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SOMBRE SOLEIL, Eric-Emmanuel Schmitt – Albin Michel, sortie le 2 novembre 2022.

Après la période du Néolithique (« Paradis Perdus »), puis la Mésopotamie (« La porte du ciel »), l’histoire de l’humanité narrée dans l’octalogie « La traversée des temps » se poursuit en Égypte en 1650 av. J.-C.. Le lecteur retrouve Noam à Memphis, première capitale égyptienne, à l’époque des pharaons. Noam le chasseur-cueilleur, Noam témoin de la construction de la tour de Babel, se retrouve témoin et acteur de la vie en Égypte antique. Au cœur du désert, une cité, un pays florissant dans lequel le lecteur, happé, va naviguer entre l’histoire de cet homme immortel, son amour inaltérable pour Noura et les différents métiers qu’il va exercer en permettant ainsi à son lecteur de se retrouver totalement immergé dans cette culture fascinante qui va lui dépeindre les us et coutumes de la cité. Eric-Emmanuel Schmitt, conteur passionné et passionnant, érudit et humble, nous emporte au cœur d’une civilisation palpitante, qui voit naître l’écriture, apprivoise la mort, s’interroge sur l’existence après la vie. Tout en vivant cette nième vie, Noam continue d’ausculter l’amour, le bonheur, le vieillissement, d’analyser la puissance de la religion, et d’être définitivement un témoin de son temps. Dans une interview récente, Eric-Emmanuel Schmitt affirmait que son œuvre « La traversée des temps » avait pour but d’apprivoiser notre (im)mortalité. Ce tome 3 confirme sa fascination pour la création de l’humanité et pour l’évolution humaine. 

Même ambiance, même virtuosité, même attachement, même empathie pour les personnages, ce tome, comme les précédents, est très difficile à quitter. Le refermer c’est laisser pour un temps indéfini des protagonistes chers à nos cœurs, dont nous nous préoccupons du destin comme s’il s’agissait du nôtre. Des amis. Des êtres proches et aimés. À travers les yeux de Noam, une civilisation entièrement disparue renaît et se déploie sous nos yeux. Ainsi, la genèse de l’écriture qui mêle « des signes-mots et des signes-sons » pour devenir « l’essence de l’âme égyptienne » fascine Noam autant qu’elle nous fascine. Il en est de même pour tous les rites funéraires tels que la manière de procéder durant la momification. De la pédagogie au milieu du récit, et toujours ces petites notes en bas de page sont un ravissement. C’est la touche très personnelle d’Eric-Emmanuel Schmitt.

Sans déflorer l’intrigue, la situation de Noam, et sa quête constante de Noura, il y a deux thématiques qui m’ont énormément émue dans ce tome 3 : l’amour et le vieillissement, et la mort. Nul besoin de préciser que Noam, riche des époques qu’il sillonne, des expériences qu’il traverse, des personnages qu’il côtoie, des métiers qu’il exerce, devient de plus en plus sagace et philosophe sur la nature humaine. « Qui aime-t-on quand on aime ? Un corps bien sûr, mais une âme, un caractère, un regard, un élan. La lumière de (X), énergique, généreuse, subsistait, dans cette chair qui se délitait. Aime-t-on sans désir ? Mon désir persistait, mais il se nourrissait différemment. Plutôt que de la vue, il jaillissait de l’esprit. » Au lieu de lire des magazines féminins qui nous expliquent sans cesse comment maigrir et reconquérir charnellement nos hommes lorsque nos corps perdent de leur superbe, peut-être Monsieur Schmitt pourrait-il mettre à disposition un petit manuel de survie pour ceux qui voudraient explorer l’entièreté et la beauté du désir humain. « Sombre soleil » décrypte avec beaucoup de justesse et une grande délicatesse le désir et l’amour, l’essence sublime qui rapproche deux êtres de la première à la dernière seconde. « Tu m’as donné l’appétit de tout recommencer chaque matin, Noam. » Quelle magnifique déclaration d’amour…

« Par fractions et allusions, je découvris qu’Osiris avait rapporté aux humains l’espoir d’une vie après la mort. En ressuscitant, il avait dévoilé une nouvelle dimension de l’existence : la mort n’était pas une fin ; une vie ne se terminait pas au trépas, elle changeait de forme ; lorsqu’un individu s’éteignait, il bouclait un cycle avant d’en commencer un autre. » L’espoir… l’espoir qu’il existe quelque chose après cette vie qui permette d’expliquer que tout ce qui est entrepris ici n’est pas vain ou inutile, mais que les choses ont un sens. Les réflexions sur la mort développées dans « Sombre soleil » n’ont rien d’exceptionnel lorsque l’on s’intéresse un peu aux différents courants de pensée sur le sujet, cependant j’ai trouvé certaines cogitations fort à propos. Eric-Emmanuel Schmitt fait montre d’une réelle honnêteté intellectuelle et de réflexions pertinentes, fort d’avoir fait voyager son personnage principal à travers les époques et de le faire revenir au temps présent par l’intermédiaire « d’intermezzos ». « Où se sont volatilisés les philosophes ? Songe Noam. La sagesse consiste à accepter la mort. La religion la nie, et voilà que la science lui emboîte le pas. » Qu’attendons-nous exactement de la vie ? Quelle est la place accordée à la religion dans nos existences ? Qu’y cherche-t-on ? « Qu’attendions-nous de la vie ? L’autre vie ! Nous passions notre première vie à espérer la seconde, cet au-delà que vous imaginions peu différent, quoique plus agréable. Quel leurre ! Le clergé et les dirigeants, en attirant l’attention des hommes sur l’existence d’après et le trépas l’avaient détournée du moment présent. »

Les trois premiers tomes de cette brillante octalogie ont ceci de fascinant que même en nous replongeant dans des temps anciens, les sujets restent terriblement actuels. Les préoccupations d’alors sont sensiblement les mêmes que celles d’aujourd’hui. Les grands questionnements évoluent à cause du progrès, mais sont philosophiquement identiques. Par exemple, durant la période égyptienne, l’on parlait déjà du viol, de l’avortement, des violences de tous genres. On se posait déjà des questions sur le bonheur : « Qu’est-ce que le bonheur ? L’absence de questions. » Certains mettaient déjà en doute l’aveuglement collectif lié à la religion : « Dieu sollicitait notre intelligence, il ne s’y substituait pas. » Enfin, Le Noam d’hier confronté au Noam d’aujourd’hui, aux changements du monde, aux fluctuations de la pensée, aux va-et-vient des conflits est certainement le personnage le plus fascinant rencontré en littérature, le plus troublant aussi, charismatique, séduisant, captivant, proche de nous par ses réflexions, ses inquiétudes qui ressemblent dramatiquement aux nôtres « (…) l’humanité suivait une mauvaise pente, elle tablait trop sur elle-même, ne se préoccupait que d’elle et instaurait un monde oublieux de la nature. », et son cynisme parfois si authentique « Bienheureuse nature humaine : l’ivresse égotique estompe la réalité. Afin que le puissant s’estime puissant tandis qu’il s’avère l’employé de la puissance, l’esprit a inventé le narcissisme pour occulter la lucidité, et la mégalomanie pour dissimuler la soumission. »

Encore une fois, j’ai été intensément séduite par ce troisième tome, autant que par les deux précédents. Eric-Emmanuel Schmitt manie le verbe avec classe, ses personnages sont brillants, son récit hypnotique et excitant. Absolument tous les ingrédients sont présents pour offrir au lecteur un intense plaisir de lecture. 

LA PORTE DU CIEL – PARADIS PERDUS TOME 2, ÉRIC-EMMANUEL SCHMITT – Albin Michel, sortie le 3 novembre 2021.

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