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LA BIBLIOTHÈQUE DE MINUIT, Matt Haig – Mazarine, sortie le 5 janvier 2022.

Imaginez une bibliothèque qui vous donnerait la possibilité de rejouer votre existence. Soit par de grandes transformations liées à des choix de vie totalement différents, soit par de petits changements de direction qui provoquent de nouvelles incidences. C’est ce qui arrive à Nora Seed, qui après une journée catastrophique où tout semble s’écrouler, décide d’en finir et veut se suicider. Pourtant, elle est propulsée dans un lieu à la fois étrange et magique, une bibliothèque. Madame Elm qui administre cet endroit, lui en explique le fonctionnement. «Entre la vie et la mort, dit-elle, il y a une bibliothèque. Une bibliothèque aux étagères sans fin. Où chaque livre offre une chance d’essayer une autre vie que tu aurais pu vivre. Une occasion de voir comment cela se serait passé si tu avais fait d’autres choix…» Il est donné à Nora l’opportunité de rejouer quelques scènes. Si la vie choisie est pour elle, elle y reste. Sinon, elle revient dans la bibliothèque. Chaque livre qui s’y trouve raconte l’une de ses vies, tant qu’il y a des livres, il y a des vies, tant que le temps n’avance pas et que l’horloge reste à minuit, tout est possible. De quoi expérimenter un incroyable champ des possibles en exauçant finalement tous les rêves que Nora n’a pu concrétiser. «Tant que la Bibliothèque de Minuit durera, Nora, tu seras préservée de la mort. Maintenant, il faut que tu décides comment tu veux vivre.» La grande aventure peut donc commencer !

Le début du roman est principalement consacré à redonner à Nora le goût de vivre, elle qui était plongée dans une profonde dépression. Ce personnage dont le nom de famille signifie « graine », comme une graine que l’on plante est un parfait miroir du vécu de l’auteur Matt Haig, qui a également écrit « Rester en vie ». En effet, ce dernier a souffert de problèmes psychologiques graves : anxiété, crises de panique, envies suicidaires, profonde dépression. Aussi, le lecteur ne peut s’empêcher de penser que certaines phrases sont le fruit d’un mantra que l’écrivain se rabâche à lui-même : «Peut-être qu’elle avait juste peur de la vie.», ou «Parce que, Nora, il y a des moments où la seule façon d’apprendre, c’est de vivre.» À de nombreuses reprises, le personnage principal et l’auteur ne semblent faire qu’un dans diverses situations : trouver sa place dans la société, s’accepter sans l’idée de tendre vers la perfection, essayer de rester soi-même, et, c’est sans doute l’une des thématiques phare du roman, ne pas se retourner sans arrêt vers le passé qui suscite des regrets, mais regarder vers le futur. Cette idée selon laquelle les regrets ont une fonction paralysante va de pair avec celle qui sous-entend que regretter c’est ressasser sans cesse une vie qui aurait pu être meilleure. « Mais, le vrai problème, ce n’est pas les vies qu’on regrette. C’est le regret même. C’est le regret qui nous fait nous recroqueviller sur nous-même, nous ratatiner, et nous sentir comme notre pire ennemi et celui des autres.»

Cette bibliothèque, métaphore de toutes les possibilités de vie, rend cette idée réelle : le choix est possible. La preuve, chaque livre est un choix, et il y en a des milliers. En choisissant différents chemins, Nora fortifie son apprentissage. Elle apprend à accepter les imperfections, consent à être « ordinaire » sans que cela la fasse souffrir, évalue le pouvoir de l’argent dans l’accession au bonheur, retrouve le désir de vivre et le goût pour l’aventure, devine peu à peu de vraies raisons de rester en vie. Elle vit des vies où elle est « en panne », d’autres où elle excelle, des vies dont elle a regretté de ne pas prendre les chemins, d’autres où elle les prend, vit les rêves des autres, puis les siens, analyse, dissèque, se comprend de mieux en mieux, apprendre à dire oui, mais aussi à dire non. Elle assimile l’importance des « petites choses » pour faire de grandes choses, entrevoit son potentiel en écartant son besoin de perfection. Elle apprivoise l’essentiel. 

Si j’ai eu quelques inquiétudes au début du roman en craignant le mélange entre roman « positif » et développement personnel, je me suis rapidement prise au jeu du « Que va-t-elle faire maintenant ? Quelle vie va-t-elle embrasser ? Je me suis mise à sa place, me suis demandé ce que je choisirais. Autant dire que lorsqu’un auteur parvient à générer cette forme d’empathie, c’est gagné. J’ai été littéralement suspendue à cette histoire. Je ne dirais pas qu’elle ne comporte pas quelques défauts, des répétitions par exemple (mais je ne suis pas sûre d’avoir lu la version finale, peut-être ai-je lu des épreuves non corrigées), mais pour moi, ça a fonctionné. L’auteur a eu suffisamment d’ingéniosité et de malice pour ne pas rester dans un schéma classique d’accumulations de différentes vies : il nous a préparé quelques surprises que je ne peux évidemment pas révéler. J’ai également trouvé cette lecture apaisante, même si certains risquent d’y trouver des facilités, ou une forme de logique pré-formatée. Cela n’a pas été mon cas. Et puis, avouons que lorsque l’on est une lectrice passionnée, l’idée de cette bibliothèque un brin ensorcelée est tout à fait délicieuse. “Tu as autant de vies que de possibilités. Il y a des vies où tu fais des choix différents. Et ces choix mènent à des issues différentes. Si tu avais fait ne serait-ce qu’une seule chose autrement, tu aurais vécu un autre chemin de vie. Et toutes ces vies existent dans la Bibliothèque de Minuit. Elles sont toutes aussi réelles que cette vie.” Tout reste possible dans cette bibliothèque et c’est tout à fait savoureux.

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