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UNE TOUTE PETITE MINUTE, Laurence Peyrin – Calmann-Lévy, sortie le 21 Avril 2021.

Il aura suffi d’« Une toute petite minute » pour qu’un destin soit changé à tout jamais. « Une toute petite minute », pour disparaître ensuite 20 ans en prison. Soixante secondes passées dans une salle de bain, porte fermée, en compagnie de sa meilleure amie. Mauvais endroit au mauvais moment ? Piètre karma ? Destin cruel ? C’est l’histoire de Madeline, 17 ans. Elle se trouve avec sa meilleure amie Estrella, « qui voulait dire étoile » un soir de réveillon en 1995. Ensemble, elles rejoignent la salle de bains. « Le temps prenait toute sa mesure. Une minute, ce n’est rien, pas même le temps d’une chanson. Que peut-on faire, en une minute ? se brosser les dents avant de sortir, ou faire chauffer de l’eau pour un thé ? De toutes petites choses de la vie. Mais, à la fin, lorsque cette toute petite minute était la dernière, ça devait être très très long. » Clap de fin. Vingt plus tard, Madeline sort de prison après avoir effectué la totalité de sa peine, malgré les multiples tentatives de libération anticipées de son avocat qu’elle a toutes refusées. Elle a 38 ans et n’a jamais rien vécu de la vie. Elle est restée une adolescente de 17 ans ayant migré dans un corps de femme, « Avec vingt ans de plus au compteur. »

Récit en deux temps, 2016 et fin 1995, Laurence Peyrin fige le passé et le concentre pleinement autour de cette toute petite minute qui bouleverse une vie entière. Cette minute est précisément celle à l’origine d’un drame, mais quel drame ? Dans les chapitres consacrés à 2016, l’auteur s’applique à conter l’entrée de Madeline dans la vie réelle qui est finalement le début de sa vie de femme, le retour près de sa mère, le premier emploi, les tentatives d’échanges avec les autres, les émois du corps et de l’âme. Figée dans sa vie d’adolescente laissée à la porte de la prison, elle doit désormais trouver un sens à sa vie, mais «La mémoire est parfois un monstre qui vous roue des coups.»

Laurence Peyrin dresse un portrait troublant de la vie carcérale à travers le personnage de Madeline. La volonté de justice de cette jeune femme force le respect, ses convictions profondes sont mises en lumière. Pour une adolescente de 17 ans, Madeline brille par sa ténacité, son obstination et son endurance. « Que crois-tu, qu’il devrait y avoir une justice de classe ? Cela existe déjà, tu sais. À quoi aurait-il fallu qu’on me condamne ? Une tape sur la main et un million de dollars de dommages et intérêts ? » L’auteur réussit à partager l’exacerbation des émotions liées à l’adolescence, le tout ou rien, le noir ou le blanc, les positions embrasées, sans demi-teintes. J’ai ressenti une certaine nostalgie de cette époque où je ne transigeais jamais devant rien, forte de mes certitudes, convaincue par mes décisions. 

Une idée sourde, tortueuse naît à travers les méditations de Madeline sur sa propre condition et la portée de ses actes passés : le poids de l’enfance. Inutile de dire à quel point cela m’a touchée… « (…) ce qu’elle avait fait à Estrella trouvait-il sa source dans son enfance ? Avait-elle été une petite fille prise en considération ? Et si non, est-ce que ça avait quelque chose à voir ? » Que faire de toutes ces émotions que l’on n’a pas pu exprimer ? Quel poids cela met-il sur nos réactions futures ? Est-ce propice à un « pétage de plomb » ?

Pour finir, Laurence Peyrin réalise un magnifique portrait de New York. La ville devient un personnage à part entière, et c’est avec une joie immense que j’ai déambulé dans ses rues et ses endroits emblématiques. Que cette ville me manque !!! Le choix de 2016 n’est pas anodin… Nous étions alors en pleine campagne présidentielle. J’avais déjà vécu la victoire d’Obama et la liesse qui l’a accompagnée, en 2016, j’étais alors en Californie où nous assistions, estomaqués, à des coups bas, des scandales, des débats flirtant avec l’irréel… suivi d’états de sidération. «Trump ne passera pas. C’est une baudruche. Les gens de ce pays ont élu Barack Obama, ils ne peuvent pas tomber si bas ensuite.» Si seulement… J’ai beaucoup aimé cette introduction du réel dans le roman, il lui a donné un vrai supplément d’âme.

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