Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

En ces temps troublés, nombreux sont ceux qui ont besoin de prendre un peu d’oxygène. Chacun trouve sa façon personnelle de décompresser. Mes respirations ont toujours pris les mêmes formes : les voyages et la lecture. Aujourd’hui, par la force de choses, elles ont fusionné : je voyage à travers la lecture. Un vrai besoin de me retrouver ailleurs que dans cette triste réalité et découvrir des lieux, des contrées dans lesquels je n’aurais pas forcément mis les pieds si j’avais eu le choix. Dans « Solitudes », Niko Tackian m’a embarquée dans deux endroits où je ne serais jamais allée de mon plein gré : le Vercors et la montagne en hiver. Cela implique le froid glacial, un univers hostile pour lequel je n’ai aucune prédisposition naturelle. Et pourtant, je l’ai suivi dans ce monde de silence, comme une pause dans un quotidien étouffant qui force à s’arrêter, à respirer et à réfléchir. 

Ce roman est la rencontre de « Solitudes » : solitude due à la mémoire effacée, solitude d’un passé volontairement fui, solitude des âmes, solitude devant des meurtres inexpliqués. Paradoxalement, « Solitudes » est un roman d’enfermement qui se tient au cœur d’une nature inhospitalière, une nature des grands espaces, une nature recouverte par un silence spectral. Sous le manteau blanc, épais et abondant, on ne peut entendre que les cœurs qui battent, seuls témoins d’existences attestées. Vous l’aurez compris, Niko Tackian emmène son lecteur dans un récit qui met d’abord la lumière sur une atmosphère. Son écriture est avant tout visuelle, le lecteur ressent le livre avant d’en savourer l’histoire, un peu comme lorsque vous sentez les pages d’un livre, que des sensations remontent avant même de savoir de quoi il parle. C’est exactement la même chose ici. Sans conteste, on sent immédiatement la patte du scénariste qui voit les images défiler dans sa tête avant d’en construire l’histoire.

Chacun se retrouve ici face à soi-même. Élie Martins «simple guide des hauts plateaux du Vercors» dont le cerveau a verrouillé les souvenirs pour se mettre en autoprotection, Nina l’enquêtrice, «(…) sa vie n’était qu’une fuite en avant pour ne pas avoir à se confronter à ses démons, à son démon en particulier. Et en voyant cette immensité blanche et le silence pesant partout sur la vallée, elle se retrouvait face à ce qu’elle redoutait le plus : elle-même.», et cette femme nue pendue aux branches d’un pin gigantesque que vous découvrez sur la couverture.

Si l’auteur joue avec la liberté qu’offrent les hauts plateaux et l’enfermement mental de ses personnages, il s’amuse aussi à accentuer le contraste entre le personnage de la montagne qui symbolise la sérénité et le calme, mais aussi la violence des tortures infligées dans ce décor presque idyllique… Il crée un espace privilégié où les vicissitudes du monde se mettent en pause pour se tourner vers l’essentiel : Soi. Comme d’habitude dans l’œuvre de Niko Tackian, on retrouve des thématiques phares : la mémoire et les racines. Dans « Fantazmë », il posait déjà la question de savoir si l’on peut échapper à sa nature et occulter son passé. Dans « Toxique », il utilisait également la symbolique de l’arbre pour affirmer «Pour comprendre la forme d’un arbre, il faut voir ses racines. On pousse en fonction de nos racines.»J’aime beaucoup ce fil rouge qu’il tisse entre lui et ses lecteurs, un fil d’Ariane qui incarne sa patte, et qui, au fur et à mesure, tente de venir à bout de ces questions existentielles que nous nous posons tous. Ici, la psychologie des personnages est très réussie, mais c’est la montagne, majestueuse, monumentale et hostile qui fait ressortir les personnalités. Au cœur de ces personnages en quête, il place Jacques Lavandier, comme pour dire que «On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.» Jacques est celui qui relie l’homme à la terre, la nature à la culture.

«Jacques Lavandier était aveugle, mais ça l’empêchait pas de voir. (…) Désormais, il était capable de percevoir ce que les autres ne soupçonnaient pas : la véritable nature des choses. (…) Jacques ne se contentait pas de voir, il sentait, il anticipait, il savait…»

J’ai très peu parlé de l’histoire en elle-même, mais sachez que « Solitudes » est aussi une enquête qui débute par un crime odieux. Je vous laisse la découvrir. J’ai préféré mettre l’accent sur ces petits cailloux blancs que Niko Tackian sème au fil de ses romans. J’ai toujours cette impression un peu étrange que ces romans me disent des choses essentielles…

Je remercie les éditions Calmann-Lévy de leur confiance.

3 réflexions sur “SOLITUDES, Niko Tackian – Calmann-Lévy, sortie le 6 janvier 2021.

  1. Sifferlen dit :

    Merci pour ton retour très intéressant. Il est prévu que je l’achète. Bon dimanche Aude.

    1. Aude Bouquine dit :

      Bon dimanche à toi aussi et bonne lecture !

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