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C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien.

C’était ça ou mourir  de Thélyson Orélien

Je suis un sac en plastique, bleu, rouge, blanc volé un matin de pluie entre deux vigiles. J’accompagne Jonas Dorléon, ex-professeur d’histoire-géographie dans sa fuite de Carrefour-Feuilles avant que le quartier ne devienne un cendrier géant. « C’était ça ou mourir », puisque rester revenait à brûler vif. 

Quand la maison de mon propriétaire a flambé, il a ri. Je ne le connaissais pas encore à ce moment précis de l’histoire, car un autre sac encore plus fatigué que moi l’accompagnait alors. Il me l’a raconté assez souvent, la nuit, alors qu’il parlait tout seul pour se rassurer… ce rire n’avait rien de drôle, il est sorti de lui comme on vomit. Par jet. Un débordement d’émotions qui ne demandait qu’à s’exprimer. 

Au début, je n’ai pas bien compris ce rire-là, mais je le comprends mieux maintenant, après avoir traversé ce que j’ai traversé, car c’est le seul son qu’un homme peut encore émettre quand crier ne sert à rien.

Douze pays plus tard, et tant de kilomètres parcourus, je suis toujours là. Un peu plus déchiré, presque en loques, à raconter ce que j’ai vu depuis le sol, depuis sa poitrine, ou depuis son genou les rares fois où il s’est assis durant notre périple.

Dans cette évasion, nom de code « C’était ça ou mourir », j’ai connu de multiples frontières. Aucune n’avait la même odeur, mais toutes généraient la peur. Les gardes armés qui les « protégeaient » regorgent d’humiliations et de mots qui blessent. Beaucoup ont jeté au visage de Jonas de rentrer dans son « pays de merde », d’arrêter de « profiter du système ». Pourtant, mon propriétaire s’est cassé le dos en travaillant comme un forçat, a mangé si peu que son corps menaçait de s’effondrer à chaque seconde, a remercié mille fois ceux qui lui ont tendu la main. Je ne suis qu’un sac, je ne juge pas les hommes, mais il y a eu de nombreux « incidents de parcours humains », une absence d’empathie, une compassion à géométrie variable. 

En mon sein, je porte une photo de la mère de Jonas, un savon à moitié utilisé, un livre de Depestre annoté jusqu’à l’épuisement, un slip propre. C’est tout ce qui reste à mon propriétaire. Voilà pourquoi je me sens utile : je transporte une vie réduite à l’essentiel. Lorsque nous avons traversé le Darién, j’ai failli ne pas m’en sortir. Jonas me portait sur la tête pour éviter que l’eau ne m’emplisse, dans un sachet de plastique scotché en plus du mien, parce qu’il voulait sauver son livre avant de me sauver moi.

Je ne lui en ai pas voulu parce que le reste du temps, je lui ai servi d’oreiller. Et un oreiller, ça apaise les nuits après avoir vu un cadavre gonflé d’eau, un enfant abandonné, une femme restée près de sa fille en sachant que rester, c’était disparaître. J’ai porté toutes ses émotions fièrement, parce que « C’était ça ou mourir ». De toute façon, personne n’était là pour m’entendre crier. 

J’ai été le témoin de plusieurs formes de jungle, la vraie, et celle, administrative, des papiers. Quand Jonas a eu connaissance de l’application CBP One (Customs and Border Protection), son téléphone a pris toute la place. Je me suis senti inutile, obsédé qu’il était par une date de rendez-vous afin d’examiner son dossier de réfugié. Au Canada, après l’étape du PRAIDA, l’obtention du matricule 7423B et les 829 dollars par mois pour payer une chambre à 600 dollars qui sentait l’oignon et pour « vivre », je me suis senti délaissé. On m’a très peu ouvert à cette période-là. Mon propriétaire était alors épuisé par les kilomètres parcourus, mais surtout par toutes ces heures d’attente. Lui et moi, on a beaucoup attendu qu’on comprenne notre situation et qu’on agisse… qu’on l’autorise enfin à rester au Canada. 

Je dois dire une chose, et tant pis si ça ne se fait pas pour un objet censé rester discret : on m’a beaucoup complimenté durant cette épopée. On m’a comparé à tout, testament, cercueil, autobiographie. Sauf que je ne suis qu’un sac bon marché. Un sac de migrant, porteur de rêves et d’espoir. 

Je suis Jonas. Dans « C’était ça ou mourir », le sac a porté mes affaires, moi, j’ai porté le reste : la peur invisible de l’extérieur et la honte. Pour un migrant, on croit que la peur, c’est celle des balles, des passeurs, ou des jungles à traverser. C’est faux, voire incomplet. La peur la plus tenace, c’est celle qu’on redoute entre deux dangers, quand rien ne se passe et qu’on s’attend quand même au pire. Cette terreur-là ne s’épuise jamais. J’ai eu plus peur assis sur un banc à Tapachula, à ne rien faire, qu’en pleine traversée du Darién. Face au danger, le corps sait quoi faire, mais face à l’attente, il est paralysé. 

J’ai perdu des gens sans jamais connaître leur nom de famille. Je n’ai pleuré aucun d’entre eux au moment où ils ont disparu, car, sur la route, pleurer coûte trop de force. C’est plus tard que j’ai versé des larmes, un soir à Montréal, en marchant dans la neige avec mes papiers dans la poche. Mon corps m’a alors présenté la facture et m’a demandé de la payer. 

Quant à la honte, elle n’est jamais vraiment partie. Honte d’avoir menti sur mon nom, honte d’avoir vendu mes chaussettes contre une boîte de sardines, honte d’avoir continué à avancer alors que d’autres s’écroulaient. 

Dans cette quête, ce mantra « C’était ça ou mourir », je ne suis pas arrivé entier. Une partie de moi est restée quelque part entre Carrefour-Feuilles et le chemin Roxham, dans le Darién en proie à une fièvre délirante, au poste-frontière d’entrée aux États-Unis. Dans tous ces lieux, j’ai laissé une partie de mon âme. 

Alors, qui est-il, cet homme qui continue ? Plus tout à fait un professeur d’histoire-géographie, pas vraiment José Gonzalez, ce nom que j’ai porté à un poste de contrôle sans trembler, pas non plus le numéro 7423B, même si ce numéro a occupé ma vie plus longtemps que mon propre nom. Je suis un assemblage de tout ça, cousu ensemble à la va-vite. 

Qu’en est-il de ce qui est resté ? Peut-être cette version de moi qui croyait que le courage suffisait, que la solidarité était « automatique ». Cette fraternité qui désormais gît entre deux arbres ne me manque pas, elle m’a trop pris. 

Je suis devenu un homme qui a appris à distinguer ce qu’on fait pour vivre de ce qu’on fait pour mourir, un homme dont le rire ne sert pas seulement à survivre. 

Je ne suis pas devenu quelqu’un de neuf, ou quelqu’un de différent, je suis un homme recomposé de multiples pièces qui forment un patchwork. Je reste incomplet, mais je marche, j’avance malgré tout.

Je suis celle qui écrit cette chronique. Dans « C’était ça ou mourir », j’ai été prise entre le rire de Jonas et l’effroi, exactement comme le sac et l’homme qui le porte. Ce roman serre le cœur et rappelle sans cesse le pouvoir de notre humanité. Sur ce sujet, je n’ai rien à dire.

Mais il faut être honnête jusqu’au bout. Quelque part entre Matamoros et Montréal, le rire de Jonas s’éteint. On ne l’entend presque plus. À la place, il y a une voix qui explique, qui plaide, qui cite des chiffres et des lois, la voix d’un homme qui a cessé de rire pour se mettre à démontrer. Et le sac, qui portait fièrement testament, cercueil, autobiographie sur ses épaules déchirées, se retrouve peu à peu couvert de comparaisons qui pleuvent sans qu’aucune scène ne les porte plus vraiment. Le sac lui-même le dit, avec plus de justesse que je ne saurais le formuler : on m’a beaucoup complimenté durant cette épopée. À force, un sac voudrait qu’on le laisse être un sac.

C’est là que le texte perd un peu de ce qu’il avait de plus fort, cette capacité à faire ressentir sans avoir besoin d’expliquer. Mais un homme qui rit devant sa maison en flammes, qui vend ses chaussettes, qui hurle en créole, cet homme-là a déjà gagné le droit qu’on lui pardonne d’avoir, sur la fin, un peu trop parlé. 

Lisez ce livre pour Jonas qui rit sous les balles. Lisez-le pour le sac qui porte un livre de poèmes avant de se sauver lui-même. Vous comprendrez alors ce qu’aucune statistique migratoire ne pourra jamais vous révéler. 

Roman reçu en service de presse – chronique non rémunérée.

Editeur : Grasset

Sortie : 19 août 2026

272 pages, 21,50 euros 

Existe au format audio pour Audiolib, lu par Jean-Michel Vaubien, 6h36 d’écoute. 

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