Dans « Fauves », Mélissa Da Costa explore un sujet qui m’a touchée de près : la violence reçue en héritage. Sous le couvert d’un récit d’apprentissage se cache une exploration implacable de la transmission de la violence, de ses métamorphoses, et de sa capacité ou non à survivre aux fuites les plus désespérées. Fuir, est-ce guérir ? Comment résister à ce legs nauséabond ? Peut-on s’en échapper ?
Tony naît dans une famille où la tendresse n’a pas sa place. Là, les mots sont remplacés par des ordres, l’affection par la peur, l’éducation par les coups. Sa mère est partie en emportant son frère, eux aussi victimes de la violence d’André, le père. Lors d’une soirée funeste, Tony prend la fuite. Pour survivre, il doit partir, s’éloigner le plus possible de ce paternel toxique.
Le hasard le place sur le chemin d’un cirque ambulant. Cette communauté créée par la famille Pulko promet un nouveau commencement fait de vie nomade et de caravanes. Mais le refuge se révèle plus trouble qu’espéré. Car ce monde itinérant cache lui aussi ses hiérarchies féroces, ses non-dits, et ses règles implacables. Au cœur de ce microcosme se trouvent les « Fauves », leur dressage, les soins à leur prodiguer, les kilos de viande à leur donner, et les spectacles. Rapidement, celui qui s’est arraché à la violence domestique tombe dans une violence d’une autre nature.
Dès le commencement, dans « Fauves », la maison brûle de l’intérieur. L’agressivité et la brutalité imprègnent l’air et deviennent le climat dans lequel on grandit. Ceux qui l’ont connue savent que la violence se niche partout, que même un silence est capable de la faire émerger. Dans un tel foyer, on cesse de respirer, toujours à l’affût du moindre signe qui va la déclencher.
Mélissa Da Costa montre avec dextérité comment cette brutalité construit l’enfant morceau par morceau, et lui enseigne à répondre au monde par la méfiance et la rage. Elle sculpte et grave des réflexes dans la chair, elle contribue à construire une personnalité toxique. Tony, pour ne pas sombrer, et parfois bien inconsciemment, a adopté les codes de son bourreau de père. « Fauves » regarde en face ces moments où une victime intègre les logiques de domination qui l’ont écrasé, et les reproduit. En ce sens, même en partant, Tony emporte avec lui ce bagage invisible et lourd, des automatismes, des colères sourdes et des réactions disproportionnées. Ses blessures voyagent avec lui.
L’arrivée au cirque offre la promesse éblouissante d’un monde à part, vibrant, coloré, joyeux. Une véritable renaissance, une famille choisie, l’espoir d’une vie plus douce. « Fauves » se fait respiration. La beauté singulière de cet univers avec ses lumières qui percent la nuit, sa poussière dorée qui retombe sur la piste, sa communauté qui vit selon ses propres rythmes, fait espérer une existence semblable à ces enfances peuplées de magie et de féerie.
Mais rapidement, cet enchantement se fissure. Le monde circassien fonctionne lui aussi sur des rapports de pouvoir. Il s’alimente de lois non écrites et inamovibles, d’une hiérarchie implacable, de codes d’obéissance. Ainsi, Mélissa Da Costa démontre qu’un lieu qui sauve peut simultanément enfermer. L’abri se transforme en nouvelle cage. Et lorsque la violence s’organise en système, elle devient plus difficile encore à identifier. Elle revêt des habits de lumière, mais se déguise finalement en « nécessité professionnelle », en « tradition du métier », en « discipline ». Au sein de la famille, on appelait ça de la brutalité. Dans l’univers de paillettes, on nomme cela les règles. Les mots changent, mais le fond demeure.
« Fauves » explore la domination comme carburant. Tony vient d’un cercle où l’homme s’affirme en écrasant. Il atterrit dans un autre univers qui valorise une forme similaire de puissance : prouver sa valeur, tenir sa place, se construire une identité. La domination se maquille sans changer véritablement de nature. Dans la maison familiale, elle était sordide, instantanée, sans fard. Dans l’arène du cirque, elle devient presque esthétique. Sauf que le mécanisme reste identique : le rapport au vivant passe par la prise de contrôle. Ainsi, Tony vacille. Il ne veut pas devenir son père, mais il a peur de n’être rien.
Mélissa Da Costa excelle à montrer ces contradictions. Il rejette ce qui l’a détruit tout en le reproduisant, parce que c’est la seule grammaire qu’on lui a transmise.
Bien sûr, au cœur du roman, il y a le dressage des « Fauves », les vrais, lions, tigres, panthère nébuleuse. Ces « Fauves » sont en réalité une métaphore centrale vivante et un miroir terrible. Dresser un animal, c’est le forcer à renier ses instincts, à obéir contre sa nature, à devenir autre chose que lui-même. Exactement comme on « dresse » un enfant. Cet acte est chargé de sens moral et pose une question essentielle : que sommes-nous prêts à briser chez un être vivant pour obtenir une performance ? La couche de justifications pour expliquer les actes et ainsi recourir à la violence ne manque pas. Celle-ci, habillée de traditions, d’injonctions économiques, devient presque respectable, alors que la violence familiale fait honte.
Mais la maltraitance la plus redoutable n’est pas toujours celle qui laisse des bleus. Elle s’organise bien souvent en silence, parce que parler est dangereux. À travers certaines figures féminines, dont Sabrina, « Fauves » déploie une violence faite d’interdictions tacites, de culpabilisation, de peur de l’exclusion. Le cirque devient alors une cage collective, on vit côte à côte, dans une promiscuité permanente, et pourtant, on se retrouve seul face à ce qu’on endure. Tout le monde sait, mais personne ne dit ou ne réagit. La cohésion du groupe compte plus que l’individu.
On peut difficilement parler de « Fauves » sans décortiquer ce qu’il dit des femmes. Dans cet univers, elles n’ont pas accès à la même puissance. Les « Fauves » sont l’affaire des hommes, comme si la force, le danger, l’autorité ne pouvaient être que masculins. Le texte cartographie alors toute une série de violences spécifiques aux femmes… L’effacement, la place réduite, l’humiliation ordinaire. Par exemple, chez Sabrina, il y a une blessure intime qui devient un instrument de contrôle social. La souffrance est alors utilisée pour affaiblir et pour rabaisser. La violence genrée, celle qui enferme sans nécessairement tuer, encage les femmes dans une identité imposée sous couvert de normes ou de traditions.
« Fauves » raconte cette lutte sans merci que l’on se livre à soi-même : ne pas devenir ce qu’on haït ou ce qu’on a haï. Ainsi, il explore la contamination de la violence intérieure, celle qui vient des tripes, l’incontrôlable, la presque génétique. L’intrinsèque. Les moments où Tony devient exactement ce qu’il aurait voulu ne jamais être sont éprouvants. Il a été contaminé par cette violence, par cet héritage porté malgré lui. Un peu comme si ce legs pernicieux remontait à la surface quand il a peur, qu’il se sent humilié ou quand il perd pied. « Fauves » démontre alors que le combat le plus difficile n’est pas seulement contre ceux qui nous ont frappés, mais contre ce que leurs coups ont déposé en nous. Les « Fauves » ne sont pas seulement ceux des cages métalliques. Ils rôdent dans les hommes. Dans les pulsions mal maîtrisées. Dans la rage héritée.
Dans son dernier roman, Mélissa Da Costa impressionne par sa maîtrise de la tension narrative. « Fauves » avance comme on marche sur une corde raide. À tout moment, le lecteur sent que les choses peuvent basculer. L’intensité est continue, comme si l’autrice voulait que le lecteur ressente physiquement l’étouffement, l’instabilité, et l’alerte permanente.
Son écriture est extrêmement sensorielle, odeurs de poussière et de « Fauves », chaleur étouffante des caravanes, corps en souffrance, regards pesants et lourds de sens. Tout est palpable.
Elle parvient à décrire l’ambivalence des émotions, des actes et des gestes. L’introduction de la panthère nébuleuse montre à quel point l’éthique peut rapidement être rudoyée, en cherchant à imposer des résultats rapides de « dressage » pour obtenir une performance en s’affranchissant d’un temps nécessaire.
Le cirque sauve et emprisonne simultanément, à l’image de la tendresse présente, mais fragile. Tony est à la fois une victime, mais aussi une menace. J’ai aimé cette nuance qui évite le manichéisme. Le lecteur est toujours en zone grise, là où germe une situation d’inconfort.
« Fauves » génère une vraie palette d’émotions. De la colère à l’injustice, du malaise à la tristesse, de l’espoir à l’inquiétude. La violence rôde entre toutes les pages, mais une seule interrogation subsiste : comment ne pas devenir ce qui nous a détruits ?
« Fauves » rappelle que fuir ne signifie pas forcément s’échapper. On peut quitter une maison et un passé et continuer à vivre avec des ombres incrustées sous la peau… Il y a toujours des « Fauves » qu’on enferme… et d’autres qu’on porte en soi.
Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Editeur : Albin Michel
Sortie : 7 janvier 2026
484 pages, 23, 90 euros.
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Xavier Baur, 14h57 d’écoute.

