Dans « Les enfants sont rois », publié en 2012, Delphine de Vigan interrogeait notre rapport aux réseaux sociaux. Dans « Je suis Romane Monnier », elle met à nu notre rapport au téléphone portable.
Lors d’une soirée dans un bar, Romane Monnier échange son téléphone avec un inconnu et disparaît. Thomas, à qui ce téléphone est confié, en reçoit le code lors de la récupération de son propre téléphone.
Romane, elle, ne souhaite pas récupérer le sien. Elle laisse derrière elle ce prolongement quasi organique de son existence et tout ce qu’il contient.
En s’y plongeant, Thomas espère en apprendre plus sur cette femme au comportement bien étrange… Abandonner son téléphone, quelle drôle d’idée !
Delphine de Vigan utilise toute la matière que renferme cet appareil pour dessiner le portrait de Romane, puis laisser entrevoir quelques instants épars de son existence. Messages, vocaux, notes griffonnées à trois heures du matin, statistiques de sommeil qui dessinent l’insomnie, toutes les applications présentes dans le téléphone permettent de recréer un puzzle et d’entrevoir celle qui revendique « Je suis Romane Monnier ».
Le texte n’est pas construit de manière linéaire, il se nourrit par petites touches, une sorte de juxtapositions d’éclats, de ruptures, et de contradictions. Il fait cohabiter l’essentiel et l’anecdotique, les cris de désespoir et les confidences chuchotées.
Comme Romane, le lecteur baigne dans un océan d’informations fragmentées où le sens peine à émerger. Romane incarne une forme de noyade, d’asphyxie par saturation, comme si chaque notification ajoutait une gorgée d’eau.
Pourtant, il n’y a pas chez Romane de drame identifiable, de trauma explicite ou de catastrophe fondatrice qui permette de comprendre don geste. Le lecteur ressent simplement une énorme fatigue qui s’installe jusqu’à ensevelir toute envie de continuer. Son téléphone, qui parle pour elle, dit un décalage avec le monde, montre une incapacité à « jouer le jeu » en faisant semblant que tout va bien. Cette impression d’être constamment en représentation, d’ajuster sans cesse le masque social emporte jusqu’au vertige.
Ainsi, dans « Je suis Romane Monnier », ce réflexe est devenu presque automatique, se montrer, se raconter, lisser ce qui dépasse. On publie, on répond, on réagit, parfois sans même savoir pourquoi.
Les réseaux sociaux, nous somment de mettre en scène nos réussites, de documenter nos bonheurs, de prouver que nous existons. Alors, que faire lorsque le désir de jouer se retire ? Lorsque la simple idée de continuer à alimenter cette machine narrative devient insupportable ? Romane incarne ce point de rupture où l’injonction à être visible devient une violence.
Autour de Romane gravitent des amis bienveillants et inquiets. Sa souffrance dérange et fatigue.
« Je suis Romane Monnier » met le doigt sur une vraie difficulté sociale… Nous savons accompagner les drames lisibles ou les maladies identifiées, mais face à quelqu’un qui s’éteint sans raison claire, nous sommes démunis.
Delphine de Vigan met ici en lumière l’une des grandes solitudes d’aujourd’hui : hyperconnectés, nous restons désespérément seuls. Certes, les outils de connexion se multiplient, mais l’isolement gagne du terrain.
Romane devient le symbole de tous ceux qui glissent entre les mailles du filet social, qui ne rentrent pas dans les cases prévues par nos protocoles d’empathie.
L’histoire d’amour vécue avec Loïk fonctionne d’ailleurs comme un révélateur. À l’ivresse de la rencontre, à l’illusion d’être enfin comprise succèdent des silences qui s’étirent et des messages qui restent sans réponse.
Cette asymétrie du désir creuse un abîme qui permet à l’autrice de s’y engouffrer pour explorer cette violence sans éclat : les mots deviennent des armes, les silences, les moments où le « vu » sans réponse devient torture.
Nos modes de communication contemporains laissent entrevoir le paradoxe de nos relations. Tout en étant hyperconnectés, nous sommes réellement inaccessibles.
« Je suis Romane Monnier » pose une question essentielle : avons-nous encore le droit de nous retirer de l’espace numérique ? À force d’être attendus partout, tout le temps, la présence continue laisse-t-elle encore une place au silence, à la disparition choisie ? Romane y répond en abandonnant cet objet qui dicte nos vies, en se soustrayant à cette injonction. Dans une société où chaque instant peut être documenté, partagé, commenté, choisir de ne plus alimenter la machine devient un acte de résistance et un geste presque politique.
La relation qui se tisse entre Romane et Thomas est la grande subtilité du roman. En se plongeant dans son téléphone, Thomas se confronte en réalité à ses propres failles, et à son existence tout entière.
Ainsi, Delphine de Vigan tisse un double portrait en miroir, où celui qui cherche à comprendre découvre qu’il est, lui aussi, un mystère pour lui-même. En effet, Thomas porte ses propres zones d’ombre et ses blessures.
En reconstituant le parcours de Romane, il exhume ses propres fantômes, ses relations avortées, ses occasions manquées. Cette quête devient progressivement une exploration de soi.
Chaque découverte dans le téléphone de Romane exhume quelque chose d’enfoui en lui et le force à s’interroger sur sa propre manière d’être au monde, sa capacité à être présent ou à vraiment voir les autres.
Si Romane et Thomas ne se ressemblent pas, ils partagent cette même difficulté à habiter pleinement leur vie et ce décalage avec le réel. En cela, ils incarnent une condition plus universelle : celle de tous ces êtres qui traversent l’existence avec une impression de non-coïncidence avec eux-mêmes.
Cette construction en double fait toute la richesse de « Je suis Romane Monnier ». À divers degrés, nous sommes tous des Romane en puissance, traversés par des moments où tenir debout devient un effort.
En cela, le roman accomplit un geste profondément empathique. Il place Romane au centre d’une humanité partagée, où chacun porte ses zones d’ombre, ses moments de retrait, ses tentations de disparition.
Thomas devient le témoin de cette vérité inconfortable : nous sommes tous, parfois, au bord de ne plus pouvoir continuer. Cette reconnaissance d’une fragilité commune laisse entrevoir la possibilité d’un lien véritable.
« Je suis Romane Monnier » ouvre une brèche de ce qu’on fait semblant de maîtriser au quotidien : répondre, tenir, assurer, rester fonctionnels.
Delphine de Vigan pose un diagnostic sans concession de cette vie branchée sur secteur : être joignable, disponible, performant. Les applis comptent nos pas, nos heures, nos cycles, et nous, on finit par se regarder vivre à travers des courbes.
La société accumule des données sur nous à l’infini et archive chacun de nos mouvements numériques avec notre accord. Nous sommes devenus des banques de données ambulantes vidées de substance, en quête de sens.
Cependant, sous le vernis de l’hyperconnexion, sous l’illusion de la proximité permanente, des êtres s’éteignent dans l’indifférence la plus totale. En réalité, « Je suis Romane Monnier » montre la face cachée du progrès technique : la souffrance psychique et la santé mentale.
Le texte dit aussi la violence invisible de notre époque. Il n’y a plus besoin de coup ni de cri pour détruire quelqu’un. Il suffit de silences répétés, de messages sans réponse, de promesses qui s’évaporent, d’attentes déçues en boucle. Cette violence-là ne laisse pas de traces visibles. Elle n’est pas reconnue socialement. Pourtant, elle use.
Enfin, l’écrivaine questionne notre identité numérique. Qui sommes-nous à travers nos téléphones ? Ces archives de SMS, de photos, de recherches Google, de playlists, etc., composent-elles vraiment notre vérité ?
En fouillant le téléphone de Romane, Thomas découvre des milliers de données, mais ne la comprend pas davantage. C’est peut-être là le paradoxe central : on laisse partout des miettes de soi, et pourtant, on n’a jamais été aussi difficiles à connaître vraiment.
« Je suis Romane Monnier » devient ainsi un miroir tendu à nos vies saturées d’écrans. Il nous montre que derrière l’accumulation technologique, derrière cette frénésie de communication, se cachent des solitudes abyssales.
Peut-être que le véritable enjeu de notre époque consisterait à réapprendre l’écoute et l’empathie. Précisément cette part d’ombre qui nous rend humains.
Roman reçu en service de presse — Chronique non rémunérée
Editeur : Gallimard
Sortie : 15 janvier 2026
335 pages, 22 euros
Existe au format audio chez « Écoutez lire », lu par Grégori Baquet, Elissa Alloula, Bénédicte Cerutti, Philippe Awat, Isis Ravel, Louis Berthélémy, Martin Campestre, Thalia, 7h30 d’écoute.

