Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Le roi des cendres de S.A Cosby

Dans les déclinaisons de littérature du noir, « Le roi des cendres » joue une partition singulière où le drame familial est le point d’entrée du roman. Comme toujours chez S.A.Cosby, la ville y joue un rôle primordial. Nous sommes à Jefferson Run, une ville autrefois industrielle, mais aujourd’hui à l’agonie. 

Roman, qui en était parti pour ouvrir une entreprise de gestion de patrimoine, y revient, car son père a été victime d’un accident de la route. Ce dernier, propriétaire du crématorium familial, se trouve entre la vie et la mort. Le frère cadet Dante a contracté une dette de 300 000 dollars auprès du gang des Black Baron Boys. Afin de sauver l’entreprise familiale et son frère dans une situation délicate, Roman entreprend des tractations aussi périlleuses que corrosives, tout en essayant de découvrir la vérité sur la disparition de sa mère. 

Entre roman noir sur la réalité de certaines villes américaines et drame intime, S.A. Cosby revient avec un roman sur l’argent qui brûle tout, la mémoire et le prix de la loyauté. 

Vous connaissez mon admiration pour cet auteur, qui en deux romans (ceux que j’ai lus), « La colère », et « Le sang des innocents » est devenu un auteur phare parmi mes essentiels en littérature américaine. Dans ce nouvel opus, l’auteur a largement franchi deux marches supplémentaires, à la fois dans la noirceur de ses personnages, mais également dans l’intrigue qui plonge le lecteur dans l’effroi.

Ce qui m’a terriblement oppressée dans « Le roi des cendres », c’est l’omniprésence de la violence qui a pour conséquence de saturer l’air. Toutes les scènes marquantes se terminent grâce à un arsenal complet de blessures d’une grande imagination ou de meurtres exécutés de manière très créative. Les décisions prises par Roman notamment, emportent le lecteur dans une avalanche de cruauté. Cette surenchère a eu pour conséquence d’anesthésier toutes mes émotions. J’ai terminé chaque chapitre, lessivée. La mécanique de la brutalité, les différentes expéditions punitives font basculer le récit dans une noirceur abyssale.

Ces scènes barbares constituent le fil rouge du roman. S.A. Cosby a pris le parti de créer un antihéros, dans une famille dysfonctionnelle au possible. Roman, présenté comme un stratège financier, puisqu’il gère une entreprise de gestion de patrimoine à Atlanta, n’arrange aucune situation. Au contraire, il déverse de l’essence sur des feux déjà colossaux et ses décisions dépassent l’entendement. Le crématorium familial se révèle alors bien pratique pour régler les problèmes…

Si « Le roi des cendres » avait pour but de dresser un catalogue de toutes les abjections dont sont capables les hommes, la mission est réussie. En vrac, mensonges, blanchiment d’argent, vols divers et variés, prostitution, scènes de sexe perverses, dépendances diverses, notamment à l’alcool, aux médicaments et aux drogues, sont décortiqués ici.

Ce qui m’a terriblement gênée est ce parti pris de l’ambiguïté morale qui empêche tout arc de rédemption. Il m’a été impossible d’aimer, ou même de ressentir une forme de compassion avec quelque personnage que ce soit. Tous sont des pourritures. Aucun ne peut ou ne mérite d’être sauvé.

À mon sens, le problème ne réside pas simplement dans ce qu’ils font, mais dans ce qu’ils sont. Tous m’ont semblé psychologiquement dégénérés, il n’y en a pas un seul qui soit éventuellement guidé par un compas moral. Ils dégagent tous une telle antipathie qu’il est impossible de s’y attacher. Par exemple, Dante constitue un vortex d’emmerdements qui aspire toute sa famille. Personne ne nous retient véritablement du côté de l’humain.

Ainsi, « Le roi des cendres » aurait pu traiter, de façon positive, des thématiques comme la mémoire ou la transmission. L’auteur a choisi le contrepied. La disparition de la mère, ou encore les rumeurs sur le père nourrissent des scènes déjà extrêmement tendues. Cela fait rebasculer le lecteur dans un abattement rance. Même la transmission du legs familial, le crématorium, sert à accentuer un étalage déjà macabre.

« L’argent, c’est de l’acide. Je sais de quoi je parle, je bosse dans ce milieu tous les jours. Ça brûle tout, Dante. Amitié, famille, mariage… Aucun lien ne peut lui résister. »

Dans cette ambiance, on comprend bien la métaphore du feu qui brûle tout : famille, amitié, mariage, détracteurs, argent. Je me suis demandé si le message de S.A. Cosby était de mettre le feu à tout puisque tout brûle déjà. Est-ce cela le constat d’un écrivain qui vit actuellement aux États-Unis ? Est-ce la fin d’un système qui autorise l’absence de nuances ? 

« Le roi des cendres » met en lumière des opinions que je partage. Nous vivons dans un monde où tout se paye comptant, où le pouvoir de l’argent est semblable à un feu qui dévore tout sur son passage, des liens à la moralité. J’ai tendance à croire que cela a pu être le but de l’auteur dans la mesure où il a créé tous les éléments qui rendent cette violence possible : une ville en perdition, gangrenée par la pauvreté et la drogue, une économie de survie, l’absence de contrat social, la logique de l’homme fort prêt à tout. 

Alors, la famille s’effondre en devenant un champ de bataille, les liens se rompent et la seule réponse possible est celle de la violence. Les humiliations publiques, les mutilations, les représailles, l’ignorance du droit, en bref, les conditions sociales et morales qui permettent aux idées de Trump de prospérer… « Parfois, l’homme qui porte la couronne n’est pas celui qui est censé être roi. »

Dans ces deux romans précédents, on trouvait déjà de nombreux messages, constats de cette Amérique, qui n’est plus tout à fait l’Amérique. La grande différence résidait dans l’attachement du lecteur aux personnages. Rien de tel ici. Je pense aussi qu’au regard de l’actualité internationale, je suis moins encline à pouvoir absorber ce genre de roman dans lequel il n’y a aucune lumière. « Le roi des cendres » m’a laissée exsangue, mais pas indifférente. Je suis persuadé qu’il trouvera son public, car S.A. Cosby reste un écrivain phare, à suivre.

Traduction : Pierre Szczeciner

Titre original : King of Ashes 

Editeur : Sonatine

Sortie : 2 octobre 2025

544 pages, 23,50 euros

Découvrez aussi : Le sang des innocents – S.A. Cosby

D’autres avis sur le roman – Babelio –

11 réflexions sur “Le roi des cendres, S.A. Cosby.

  1. Bouquindom dit :

    J’ai beaucoup aimé, comme toi, ses précédents mais là suis perplexe, pas sûre d’adhérer à cette surenchère de violence… Merci pour ta chronique.

  2. Ah… voilà qui m’intrigue énormément !
    Je vais évidemment le lire, mais je m’assurerai d’être dans un moment où le moral suit 🫣

  3. Aude Bouquine dit :

    Oui c’est mieux 🥹

  4. Aude Bouquine dit :

    Voilà… je pense aussi que c’est moi qui supporte plus difficilement la violence extrême.

  5. J’ai apprécié de te lire mais le roman me semble trop sombre pour moi, surtout en absence d’au moins une étincelle d’espoir au niveau des personnages. Je tenterai un autre des romans de l’auteur qui semble très prometteur.

  6. Yvan dit :

    C’est très intéressant de lire ton ressenti ! Assurément, il sera différent selon les personnes, mais je te reconnais à travers tes mots. Et ça ouvre des portes de réflexions sur nos envies (et besoins) en littérature.

  7. Aude Bouquine dit :

    Le monde flambe
    Aux US c’est au moins 3 absurdités par jour, toutes avec violence. On n’aura jamais vécu tant de violence verbale, de menaces, de harcèlement en direct. Les images qui nous parviennent du monde entier sont d’une violence inouïe. Il m’a été difficile de lire ce livre car même quand le héros est une pourriture, les choses deviennent compliquées.

  8. Yvan dit :

    Ce que je peux comprendre. Oui le monde brûle…

  9. Personnages auxquels on a du mal à s’attacher, violence très présente (mais bon, à l’image de notre monde quoi) … Pas sûre que j’ai envie de ça en ce moment, mais peut-être plus tard.

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