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Les éléments, John Boyne.

Les éléments de John Boyne Lectures incontournables 2025

Dès les premières pages du nouveau roman de John Boyne, « Les éléments », le lecteur sait qu’il entre dans un grand livre fait de mues et de cicatrices. À l’origine, il a été publié sous la forme de quatre volumes distincts : « Water », « Earth », « Fire », « Air ». L’idée d’adosser les quatre textes, l’eau, la terre, le feu et l’air dans un seul support est une excellente initiative. En effet, cela transforme la matière première en matière morale.

Il est très troublant de constater que chaque élément agit comme un révélateur, ou au contraire comme un solvant. Dans chaque élément qui soigne, carbonise, enfouit ou allège, un narrateur est pris dans le courant de sa conscience et tente de reprendre sa vie en main. Le projet de ce livre est d’une ambition folle. D’abord, faire entendre quatre voix qui, chacune, révèle un angle mort du passé et témoigne de sa façon d’être au monde au présent. Ensuite, d’associer les quatre éléments à ces voix. 

Récit polyphonique, « Les éléments » ressemble à une chambre d’écho où John Boyne interroge quatre destins à travers la mémoire, la culpabilité et la rédemption. L’auteur irlandais y décortique la figure du monstre, l’humanité et l’inhumanité en faisant montre de nuances, d’empathie et d’humanisme. Tous ses personnages sont en état de guérison. Comprendre la société et l’être humain résonnent en toile de fond. 

« Les éléments » s’ouvre avec « Eau » et le personnage de Willow Hale qui choisit de s’isoler sur une île pour échapper au monde. Ce minuscule caillou irlandais lui permet de vivre au ralenti, et de se sevrer du vacarme de son passé. Deux événements traumatiques ont bouleversé toute son existence et ont fait exploser sa cellule familiale. « Eau » se concentre sur la culpabilité et l’aveu central « je ne sais pas si je savais » (ou, je ne voulais pas voir). John Boyne y décortique les notions de responsabilités et de fautes, et l’eau fait son œuvre : elle efface, pour un temps, les empreintes du passé. Mais, au temps présent, elle creuse aussi les falaises en venant chatouiller des certitudes. Être une survivante n’exonère en rien les événements passés. La culpabilité d’avoir, peut-être, été la complice d’agissements criminels, fait rage. 

« Terre » suit « Eau » et nous emmène à Londres, où Evan est devenu footballeur. Cet artiste dans l’âme s’est rangé du côté des desiderata paternels. Evan est aspiré dans un procès qui l’engloutit tout entier et lui fait perdre son innocence. Il est question ici de notoriété, du statut de star et de loyautés viriles. La culture du groupe, principalement dans un domaine aussi masculin, fabrique des êtres qui oublient le sens moral, l’intégrité et convergent vers la vie en meute, simplement parce que c’est plus facile que de s’imposer. La « Terre » façonne, sculpte pour entrer dans un moule, déconstruit l’être pour en reconstruire un autre capable de jouer un rôle. Les injonctions de la masculinité annihilent toute candeur. Evan s’est perdu bien avant les faits en cédant à la mélopée de désirs qui n’étaient pas les siens.

Arrive « Feu » qui est sans doute la partie qui m’a le plus bouleversée dans « Les éléments ». On y rencontre Freya Petrus, médecin spécialisée dans les grands brûlés. Ce qu’elle a vécu enfant est innommable : elle est réellement une survivante, mais son être tout entier est une plaie restée béante. Dans ce monde, la « mission » qui est la sienne, celle qu’elle s’est fixée au-delà de son travail, est abominable. « Feu » vient à la fois couvrir la blessure initiale et embraser la vie des autres. Les incendies que Freya allume sont les miroirs de brûlures non cicatrisées. John Boyne montre le circuit fermé qu’est le traumatisme quand il n’est ni écouté, ni vu, ni soigné. Et pourtant, tout en Freya est tentative de cautérisation et de guérison. « Feu » rend fou autant qu’il soulage. « Feu » éclaire et aveugle.

Enfin arrivent « Air » et le personnage d’Aaron, psychologue de métier, installé en Australie. Il part en voyage avec son fils adolescent pour rejoindre son ex-femme dont il est séparé. Cette mère absente est un personnage déjà rencontré précédemment dans le roman. « Air » est le fil rouge qui circule entre les quatre parties du récit. Il relie ce qui a été séparé, permet de reprendre une respiration. Mais pour Aaron, « Air » se raréfie quand l’angoisse apparaît. Il sait qu’il n’a pas dit toute la vérité à son fils. Ce voyage sonne comme un test d’aptitude paternel, mais aussi comme une tentative de rationaliser ses propres fractures et de réparer ses problèmes affectifs. « Air » doit permettre de faire place nette en supplantant le déni et en affrontant l’acte d’aveu. « Air » permet la mise à nu. 

La complicité passive est sans doute le grand fil rouge qui relie les quatre éléments. Willow n’a rien fait, Evan n’a pas initié le mal, Freya n’a pas pu être protégée, Aaron n’a pas été en mesure de dire stop. John Boyne décortique l’incroyable énergie qu’il faut pour ne pas être complice. Contester le père, l’époux, l’institution ou encore le club épuise. D’autant que la petite voix intérieure qui enjoint au silence est omniprésente. Les résistances, mêmes minuscules, même tardives, sont autant de tentatives d’opposition. « Les éléments» traquent les gestes comme autant de choix qui fissurent l’ordre du silence.

Dans « Les éléments», la vérité ne s’expose qu’en passant par des zones d’obscurité. (amnésie, justifications diverses, réécritures des faits) Chaque personnage raconte son histoire dans un récit à double temporalité, mais la globalité du roman tend à faire comprendre qu’accepter la vérité est une (re) construction lente. Dans « Eau », elle apparaît après une tempête. Dans « Terre », elle se révèle suite à un affrontement viril. Dans « Feu », elle s’avère presque impossible. Dans « Air », elle se manifeste du bout des lèvres. Le « récit qui arrange » n’a pas sa place dans « Les éléments», même lorsqu’il apporte une source d’espoir. L’espérance ne doit pas émerger au prix de la moralité.

L’architecture du roman est un délice de trouvailles, d’élégance, et de grâce. Chaque partie s’enchaine parfaitement avec la précédente, et la dernière reboucle avec la première. Cette construction permet aussi d’avancer dans le traitement des idées. Alors que l’« Eau » se focalise sur les remords, la « Terre » met en lumière la filiation et ce qui fait l’appartenance. Le « Feu » symbolise les douleurs physiques et morales transmises, quand l’« Air » vient renouer les liens distendus. Ainsi, chaque partie appelle ses images et ses émotions, mais l’ensemble est habité par la même atmosphère. Du grand art ! J’ajoute que John Boyne a le sens de la voix, chaque personnage est habité par une crédibilité morale. Je n’ai jamais senti sa volonté de lier les destins à tout prix, mais, arrivée à la fin, j’ai été saisie par tant de virtuosité, d’inventivité et de savoir-faire.

Certes, « Les éléments» n’aborde pas des thématiques faciles. Certaines sont même très inconfortables, mais toutes interrogent, bousculent et émeuvent. Tous ces sujets se regroupent dans un questionnement central : comment peut-on échapper à ses traumatismes puis à ses démons ? L’abus, la culpabilité, la perte de l’innocence, le déni, la complicité passive, la quête de la vérité sont développés dans un parfait équilibre entre ombre et lumière. John Boyne dose noirceur et clarté en faisant jouer aux éléments, « Eau », « Terre », « Feu », « Air » un rôle d’amplificateur des émotions. Personnages et éléments sont liés dans une quête de vérité irrévocable et vitale. Le tout permet, pour qui le souhaite, de mieux comprendre la société et l’être humain. 

Grand roman de l’intime et de la question humaine, « Les éléments» subjugue et vient réveiller tous vos sens. Que d’émotions affleurent entre ces pages ! À travers chaque portrait si bien travaillé, John Boyne nous donne moult choses à aimer chez ses personnages. Sans doute parce qu’il les aime profondément lui aussi… avec leurs failles, et leurs qualités. J’ai aimé la façon dont ce roman est à la fois introspectif et romanesque, la manière dont il l’a construit, et combien ses personnages traversent et illuminent le récit. Chaque partie vient éclairer le sens de la précédente tout en restant très nébuleuse au début des ouvertures. Son écriture est humaniste, pleine de nuances, fine psychologue, pour aborder ce qui fait notre humanité.

Nous sommes façonnés par les êtres et « Les éléments» qui nous entourent et parfois nous dépassent. Nous trébuchons, nous échouons, nous basculons. John Boyne nous apporte la conviction que tout n’est pas défini par le pire, mais aussi que l’espoir n’est jamais la promesse que tout ira bien. Il faut du temps pour que l’eau purifie, pour que la terre régurgite le trop-plein, pour que le feu réchauffe, pour que l’air autorise à reprendre son souffle. Échapper à ses démons, se racheter, se soustraire au monstre tapi en nous qui ne demande qu’à s’évader est l’œuvre d’une vie. Un peu comme ce roman finalement…

Un roman d’une ampleur rare, magistral et bouleversant. Une œuvre puissante et habitée.

Merveilleuse Traduction de Sophie Aslanides

Titre original publié en 4 volumes : Water, Earth, Fire, Air

Editeur : JC Lattès

Sortie : 20 août 2025

512 pages, 23,90 euros

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