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Le goût des secrets, Jodi Picoult et Jennifer Finney Boylan.

Le goût des secrets de Jodi Picoult

Laissez-vous surprendre par « Le goût des secrets » et ne cherchez pas à savoir de quoi parle le roman. Dites-vous simplement qu’il va éclairer votre conscience et que, sous couvert de la fiction, vous allez apprendre énormément de choses. 

Ce roman a été une énorme surprise, car il aborde une thématique que je ne soupçonnais absolument pas. Les éditions Actes Sud ont eu la bonne idée de ne pas la révéler dans leur 4e de couverture et je vais donc m’en tenir à cette ligne, contrainte et forcée, et très frustrée de ne pas pouvoir l’évoquer. 

Jodi Picoult et Jennifer Finney Boylan ont écrit ce roman à quatre mains. À la fin, elles vous expliquent pourquoi et comment, ne zappez pas cette partie. Ne cherchez pas non plus d’informations sur Jennifer Finney Boylan si vous ne la connaissez pas. Faites-le en conclusion de lecture. 

« Le goût des secrets» est un texte à la croisée du roman contemporain, du thriller judiciaire et du roman social engagé. Il a sa place dans la lignée des sujets de société décortiqués dans tous les livres de Jodi Picoult. 

Dans ce récit, deux voix se répondent. Celle d’Olivia McAfee, mère d’Asher, raconte le temps présent. Celle de Lily Campanello relate les événements du passé et le fait à rebours. Asher et Lily tombent amoureux lorsqu’ils se rencontrent au lycée. Ils ont beaucoup de choses en commun, comme « les nouveaux départs ». 

En effet, la mère d’Asher a quitté son mari brutalement et s’est installée avec son fils dans la petite ville d’Adams dans le New Hampshire pour y devenir pleinement apicultrice. 

La mère de Lily a plaqué son époux, en emmenant sa fille sous le bras, pour recommencer une nouvelle vie ailleurs. Elle est garde forestière. 

« Le goût des secrets » relate ces nouveaux matins où ces mères courage retrouvent le goût de vivre et ces adolescents les piments de la vie amoureuse.

Jusqu’au jour où Lily est retrouvée morte. Asher, présent sur les lieux, est accusé de meurtre. De la garde à vue jusqu’au procès, « Le goût des secrets » tient ses promesses. Le lecteur va de bouleversements en révélations et ne peut plus décrocher de ce récit aux multiples temporalités. 

C’est là une construction parfaite pour créer un espace d’interrogations, examiner les non-dits, et les mystères complexes qui touchent à l’intime. Certains pans sont découverts dans les chapitres du présent, et d’autres dans ceux du passé. D’autant que l’une des voix est celle de Lily, décédée, et que le lecteur s’interroge sur les raisons de ce qu’elle a caché. Concernant la voix au présent, celle d’Olivia, de nombreuses révélations sont faites sur ses doutes, la façon dont elle a élevé son fils, et la brutalité dont il peut faire montre. Que cache Asher sur sa relation avec Lily ? Lui a-t-il fait du mal ? 

En filigrane, « Le goût des secrets » interroge les violences faites aux femmes, la maternité, l’éducation et l’amour profond qui lie une mère à son enfant, la transmission de la violence, les relations toxiques, le rapport à la vérité, la tolérance et le respect de l’autre.

À l’image de son titre en version originale, « Mad Honey », le roman renvoie à une métaphore très parlante : le miel peut être savoureux ou toxique, à l’instar des relations humaines. Au fil des pages, le lecteur découvre le monde des abeilles et le métier d’apicultrice. Ce sujet est à la fois poétique, symbolique et structurel. J’y ai vu trois degrés de lecture. 

D’abord, le « Mad Honey » ou miel toxique obtenu à partir de plantes réelles peut, lorsqu’il est consommé en grande quantité, provoquer des troubles cardiaques, des hallucinations et des empoisonnements. À l’image de certaines vérités qui apparaissent comme inoffensives, elles peuvent aussi s’avérer destructrices. Inversement, tout ce qui peut sembler dangereux peut aussi être porteur d’amour.

Ensuite, l’idée que l’apiculture est une métaphore de la maternité. En effet, Olivia prend grand soin de ses abeilles, elle le fait avec patience, rigueur et amour, à l’instar de l’éducation qu’elle a donnée à Asher. En utilisant cette image forte, on retrouve l’idée de protéger sa ruche (et sa famille) à tout prix. De plus, comme les hommes, le monde des abeilles est organisé selon une convention et des normes sociales bien définies.

Enfin, le miel peut symboliser les relations humaines. Comme l’amour, il est le résultat d’un « travail » quotidien, invisible et prend du temps à se fabriquer. Il peut être altéré par la négligence, l’absence de bienveillance, le mensonge ou la peur en se cristallisant ou en se fermentant. L’amour entre Lily et Asher est sincère, mais perturbé par les pressions sociales et la vérité.

Lire « Le goût des secrets » c’est entrer dans une ruche humaine. On y butine tranquillement les fortes thématiques de notre époque… jusqu’à ce que la ruche soit fortement secouée par un crime et des vérités du passé. Qui était vraiment Lily ? Qui était vraiment Asher ? 

J’ai beaucoup aimé le récit à deux voix, deux temporalités. La partie de Lily, où la narration est inversée jusqu’à l’événement central qu’elle souhaite raconter, est particulièrement efficace. 

La voix d’Olivia qui décortique le présent crée une autre forme de suspense où le procès, mais aussi les vérités du passé donne le vertige. 

Tous les sujets sont amenés avec beaucoup de finesse, en respectant le rythme intérieur des personnages. Le coeur du roman, c’est-à-dire cette thématique centrale dont je ne peux parler, est très didactique, sans être doctrinaire. Elle va au-delà des préjugés, aborde tous les questionnements avec une rare finesse et une justesse émotionnelle qui permet de comprendre le vécu. 

Comme souvent chez Jodi Picoult, les sujets abordés reflètent une actualité brûlante. Ce livre est sorti aux États-Unis en 2022, soit 2 ans avant l’élection présidentielle. Il est clair que « Le goût des secrets » divise. 

Certains lecteurs pensent que l’autrice incarne une fiction engagée et courageuse, d’autres que sa démarche pousse vers une littérature politisée et clivante. Donc vers du prosélytisme. Chacun se fera son idée. 

Il est vrai que, depuis les années 2000, elle s’impose en posant une question légitime (surtout en 2025) : disposez-vous réellement de toutes les informations pour avoir un avis éclairé ? 

Elle reste persuadée que l’écrivain a une responsabilité morale et le devoir d’être engagé. À mon avis, elle ne se pose pas la question de savoir si on doit séparer l’homme (ou la femme) de l’artiste… 

Son engagement est pleinement assumé, quitte à être accusée d’instrumentaliser la fiction à des fins politiques. 

Vibrant plaidoyer pour l’écoute et la tolérance, « Le goût des secrets » force à la réflexion en plaçant le lecteur dans une situation parfois inconfortable. Il ouvre des portes et assène des éclaircissements nécessaires. Pour ces raisons, il est indispensable de le lire. La fiction est toujours un terrain précieux pour examiner notre rapport au monde.

Traduction : Marie Chabin

Titre original : Mad Honey

Editeur : Actes Sud

Sortie : 4 juin

512 pages, 23,80 euros

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