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Baignades, Andrée A. Michaud.

Baignades de Andrée A. Michaud

Avec son titre « Baignades » annonce de belles perspectives. Des journées chaudes d’été, des rires, des éclaboussures, des gouttes d’eau qui viennent perler les cheveux. Il appelle aux vacances et à la tranquillité. C’est d’ailleurs ce que viennent chercher Max, Laurence et leur fille Charlie dans un camping, coin de nature sauvage près d’un lac. Deux semaines rien qu’à eux pour prendre le temps d’être pleinement ensemble. L’endroit où ils posent leur camping-car semble paisible, et leurs voisins charmants. 

Un premier incident de « Baignades » vient fissurer la belle harmonie familiale. Il faut du temps pour calmer tout le monde, mais les voisins proposent un barbecue pour assainir les tensions. C’est précisément à ce moment-là qu’un second incident, bien plus grave celui-là, fracture la promesse de cette pause estivale. Max, dans une rage folle, décide de lever le camp. Peu importe l’alcool bu lors de la soirée, peu importe la nuit qui approche, peu importe l’orage qui gronde… C’est le début d’un engrenage infernal qui va propulser la famille dans une spirale de mauvaises décisions. La voilà engagée sur un étroit chemin forestier, sous des trombes d’eau. La forêt devient alors le théâtre d’un huis clos glaçant.

« Baignades » raconte ce cruel effritement de la normalité pour devenir quelque conte cruel où se mêlent lucioles, bûcheron et chasseurs. La lente descente aux enfers est d’une intensité rare et le lecteur est littéralement suspendu à son livre. Chaque nouvelle décision prise le fait hurler tant le drame potentiel qui peut en découler est anxiogène. Andrée A. Michaud utilise une tension viscérale permanente pour planter les germes de ces catastrophes en chaîne que rien ne semble pouvoir arrêter. C’est diabolique et implacable. 

Cette forêt, précédemment si accueillante, devient le berceau d’instincts vils et d’instincts de survie. Elle est un révélateur de personnalité, déploie tout l’éventail des peurs humaines et oblige les différents personnages à se dévoiler. L’atmosphère de « Baignades » est asphyxiante, et le lecteur, transi de froid puis de chaud, ressent la peur, la sueur, et les angoisses de Laurence et de Charlie. Les pensées s’emballent, les mots ébranlent, et les actions terrifient. Ce roman est une expérience immersive incroyable, tant le style d’Andrée A. Michaud étrangle.

Construit comme un thriller, avec tous les codes du genre, « Baignades » est pourtant un vrai roman noir où l’atmosphère est le personnage principal. C’est elle qui vous empoigne les tripes. C’est elle qui s’insinue dans votre âme pour vous obliger à éprouver les émotions de tous. L’écriture d’Andrée A. Michaud joue un rôle d’amplificateur pour donner à ce décor plus de poids encore.

Sa plume joue avec les rythmes en insérant par exemple les dialogues dans la narration, et crée des ruptures. Certains choix narratifs participent à une musicalité unique et permettent de bousculer et de captiver en même temps. Les descriptions cinématographiques et les moments d’introspection pure prennent à la gorge. Peu sont capables d’une telle prouesse, et en France, je n’en vois que deux : Maud Mayeras et Sandrine Collette. L’écrivaine creuse dans la psychologie avec une précision quasi chirurgicale pour montrer à quel point un micro-évènement peut faire imploser une famille de l’intérieur.

« Baignades » se divise en deux parties. La première, haletante, vous empoigne dès la première ligne. La seconde, plus calme, n’en est pas moins terrifiante puisqu’elle explore « l’après », ce territoire opaque et étrange de la réadaptation, voire de la reconstruction où les plaies suintent encore malgré les pansements posés à la hâte. Quel est le prix de l’oubli ? Quel est le coût du pardon ? Quelle place prennent les traumatismes et les non-dits ?

Cette seconde partie débute quatre ans plus tard, dans une maison de campagne où une famille se réunit pour fêter la Saint-Jean. La tension de la première partie a disparu, mais c’est une autre forme d’étranglement qui prend place. L’inconfort des souvenirs et des séquelles invisibles a muté. Les non-dits ont pris toute la place et l’anxiété d’avoir à avouer certains liens est omniprésente. 

Un nouveau personnage prend place, et c’est par ses yeux que le lecteur est à nouveau placé dans le rôle du témoin. C’est un peu comme si l’on assistait aux différentes scènes vues d’en haut. La priorité est donnée à maintenir l’harmonie et, de fait, une certaine normalité. Mais c’est une normalité d’apparat. L’instinct de protection s’entremêle à une méfiance visqueuse. Ainsi, « Baignades » se recentre sur les dynamiques familiales, et sur les liens. À travers les silences, le doute, et la suspicion, tout devient prétexte à réinterroger le passé.  

L’ensemble de « Baignades » ressemble à un monstre tapi dans les bois. Sauf que ce monstre n’en a que le nom. C’est l’Homme le véritable danger, l’Homme avec ses failles et ses instincts. Andrée A. Michaud met en scène notre humanité fragile, qui ne tient finalement qu’à un fil, et interroge la responsabilité des actes, la survie qui écrase et l’amour qui titube. 

J’ai été subjuguée par ce texte, par son intensité remarquable et par son écriture si précise. « Baignades » est profondément ancré dans une littérature du ressenti, du séisme intérieur et de l’intime. Si vous voulez savoir comment une nuit peut vous hanter une vie entière, n’hésitez pas. Les abîmes des émotions humaines vous attendent…

Editeur : Québec Amérique

Sortie : 23 octobre 2024

301 pages

Découvrez aussi : Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette.

Découvrez encore : Reflex, Maud Mayeras.

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