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Comme un papillon, Christophe Molmy.

Comme un papillon de Christophe Molmy

De Christophe Molmy, j’avais eu le plaisir de lire « La fosse aux âmes ». Cette année, la 4è de couverture de « Comme un papillon » a suscité mon intérêt, aiguisé par une rencontre aux Quais du Polar avec les éditions de La Martinière. Ancien Patron de la BRI de Paris, il dirige aujourd’hui la Brigade de Protection des Mineurs. Autant dire qu’il sait de quoi il parle lorsqu’il se lance dans la rédaction d’un roman. Celui-ci est noir, terriblement noir et vient chatouiller nos désirs de vengeance féminins face aux prédateurs sexuels que l’on côtoie dans nos vies de femme.

« Comme un papillon » s’appuie sur des thématiques très actuelles, dans une époque où #MeToo a libéré la parole des femmes et dénoncé des agissements restés trop longtemps tus. Il n’y a qu’à regarder le récent rapport sur les violences dans le monde du cinéma, le reportage édifiant sur l’ex-compagnon de Marie Trintignant, le procès contre un monstre sacré du 7e art, le récent essai sur un psychanalyste très connu, ou plus tristement encore, les témoignages contre l’Abbé qui se préoccupait tant des pauvres… 

Mathieu Ezcurra est de ces prédateurs-là, et « Comme un papillon », il se retrouve épinglé au mur le jour où une femme porte plainte contre lui pour viol. Arrêté devant l’école de ses enfants, l’image de l’homme/mari/père parfait se craquelle. Un gouffre s’ouvre sous ses pieds quand la machine judiciaire se met en branle, et que sa femme refuse de couvrir ses frasques. Christophe Molmy nous entraîne alors dans un récit vertigineux et polyphonique où les voix de différentes femmes se répondent sur le parcours de cet homme déchu. Une même histoire, sous plusieurs facettes qui s’entrechoquent, sans compromis et sans complaisance. 

« Comme un papillon » est une autopsie psychique de l’exposition de l’intime. 

Christophe Molmy s’intéresse principalement à ce qui a rendu le crime possible, et cela passe par l’exploration de zones privées. Mathieu est l’incarnation d’un certain confort masculin, que la société a elle-même longtemps autorisé, voire normalisé. Il fait, en quelque sorte, partie de ceux que rien ne menace. Aussi, il représente ces hommes pour lesquels le consentement est implicite, confondu avec le désir. Et c’est précisément cette absence de doute qui crée le vertige. Ainsi, l’écrivain met en relief ce que la culture du viol a de plus insidieux : le sentiment de légitimité. Car Mathieu est un homme « normal », un monsieur Tout-le-Monde, qui ne s’est jamais interrogé sur la question du consentement. 

De l’autre côté, il y a dans « Comme un papillon » des voix de femmes qui viennent raconter une violence subie. L’épouse de Mathieu est écœurée, exténuée, mais lucide sur l’avenir de son couple. La psychologue cherche à comprendre qui est cet homme et pourquoi il semble enlisé dans une mécanique de répétition. Enfin, une troisième femme laisse entendre sa voix : une voix traumatisée pour qui la reconstruction semble lente et difficile.

C’est par elles que le roman se construit, et lui donne une humanité saisissante. Chacune interroge un segment du système patriarcal, mais aussi des silences éducatifs imposés aux femmes ou encore des tabous familiaux. Leur parole éclaire les angles morts de cette société où elles sont fatiguées d’avoir à vivre dans la peur.

Cette narration polyphonique, chorale fait penser à du théâtre. Christophe Molmy insère cette alternance de voix féminines autour du chaos que vit Mathieu pour mieux s’approcher de la vérité. Car il n’y a pas qu’une seule vérité. Il existe une mosaïque de vécus, une superposition d’émotions qui épouse parfaitement la trame narrative de « Comme un papillon », mais aussi les expériences de la vie réelle.

C’est pourquoi le lecteur est finalement placé dans une situation d’écoute. Il écoute les voix qui s’entrelacent, se contredisent parfois tout en reconstruisant lui-même le fil des événements. Cela crée une tension constante, puisque tout est fluctuant et instable. Le roman devient un espace de parole libérée, parallèlement au procès qui attend Mathieu et aux révélations dont il fait lui-même l’objet. Finalement, ce qui saisit dans ce texte, au delà du rythme saccadé, c’est l’habileté avec laquelle Christophe Molmy utilise les retours dans le passé et les bribes de souvenirs. « Comme un papillon » devient un puzzle émotionnel que le lecteur doit reconstruire.

L’écriture de l’auteur se singularise par une sobriété cinglante et glaçante. Pas d’emphase inutile, puisqu’il lui faut viser juste dans la retranscription de la violence sourde. Parfois, on notera une économie de mots qui renforce la tension narrative. Le texte va droit au but, et c’est sans doute ce qui le rend si fort. Là où certains jouent la surenchère de la violence, Christophe Molmy choisit un autre chemin : il montre, suggère, interroge. Il ne cherche pas à choquer, mais à faire ressentir, et offre un peu de pudeur quand d’autres s’acharnent avec force détails. 

Enfin, « Comme un papillon » ne s’inscrit pas dans une logique manichéenne. Il ne cherche ni à accuser, ni à disculper. Il expose les faits en mettant en scène des situations complexes. Et de cette complexité émerge la banalité du mal. Puisque Mathieu n’est pas un monstre et qu’il pourrait être n’importe qui, « la normalité » dérangeante se trouve au coeur du roman. Ainsi, Christophe Molmy nous force à nous questionner sur les zones grises du consentement, l’impunité « culturelle » et le périmètre flou de la domination masculine. 

« Comme un papillon » est un roman qui raconte les hommes, mais aussi les femmes. Leur courage, leur résilience, leur fatigue extrême de devoir sans cesse expliquer, justifier, prouver, démontrer. Les douleurs y côtoient les forces, et la narration chorale déclenche cette profondeur psychologique. 

Mais attention, « Comme un papillon » ne délivre pas de morale au sens strict du terme. Il rappelle que la parole est un acte politique, que la justice est parfois lente ou aveugle, que l’intime est souvent traversé par des dynamiques sociales a priori insondables.

Ce roman dérange et sans doute est-ce ce qui le rend nécessaire. Il remet en cause la société, les comportements, les certitudes. Il trouble le silence des failles collectives. Il nous oblige à affronter la complexité du réel. À travers l’accusation qui frappe Mathieu, les cicatrices du féminin, Christophe Molmy a su créer une intrigue où rien n’est acquis et où tout est susceptible de basculer. Je défie quiconque de trouver la fin imaginée par l’auteur qui a su enfermer son personnage dans une forme de manipulation qu’il a lui-même tant utilisée !

« Comme un papillon » n’est pas un roman que l’on oublie. La construction vous chahute, la conclusion vous percute. Un texte audacieux, maîtrisé, et nécessaire, où l’écriture peut encore être un lieu de vérité. 

Editeur : La Martinière

Sortie : 4 avril 2025

320 pages, 19,90 euros

 

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