Si les valeurs que vous accordez à l’amitié reposent sur une fidélité indéfectible, une présence immuable et la conviction qu’un regard peut suffire à comprendre l’autre, alors lisez « Juno et Legs ». Leur amitié éclaire la nuit de Dublin, et vient remplir vos coeurs de ce lien si essentiel dans l’existence. Accepter l’autre comme il est, devenir son bouclier face à l’adversité, être à son écoute sans jugement, présent en toutes circonstances. Combien de vrais amis, au sens que je viens d’évoquer, avons-nous dans la vie ? Quelle valeur accordons-nous à cette force invisible qui nous guide, dans cet espace où chacun peut être totalement soi ? Sommes-nous à la hauteur de ce que ces « boussoles » font pour nous, leur rendons-nous la pareille ?
La rencontre entre « Juno et Legs » est comme une météorite qui morcelle les ténèbres de Dublin, et d’un monde abject autour d’eux. Un regard a suffi pour qu’ils se reconnaissent, se réchauffent, se soutiennent. Leurs âmes savaient avant eux-mêmes que leurs destins seraient liés et que toujours, malgré les tempêtes et les secousses, ils s’accrocheraient l’un à l’autre pour ne pas sombrer. Deux êtres cabossés se sont pris la main pour ne plus jamais se lâcher. Ils sont une terre inexplorée dont eux seuls connaissent les entrailles, et sont prêts à tout pour la défendre.
Elle, c’est Juno, elle a 12 ans. Née dans une famille qui souffre terriblement d’un manque d’argent, entre une mère qui se débat avec ses travaux de couture et son père qui boit l’argent du foyer. Elle n’attend rien des adultes, elle sait qu’ils déçoivent… toujours. À l’école des bonnes sœurs et des curés, stricte et cruelle, on lui apprend à se soumettre et à obéir. Discipline à outrance, humiliations, coups, on veut la faire plier. Sauf que Juno est déjà en conflit avec le monde, l’école ne sera qu’une bataille de plus à mener.
Lui, c’est Seán, un gamin grand et maigre à la silhouette dégingandée qui sera rebaptisé Legs (les jambes). Sa mère entretient avec lui des relations plus qu’étranges et se comporte violemment. À l’école, il est une cible facile qu’on humilie sans vergogne. Et, comme Juno, il sait que l’école ne lui sera d’aucun secours, ne lui ouvrira aucune porte, car il est né du « mauvais côté ». Extrêmement sensible aux injustices, il fait partie de ceux qui entrent en résistance : contre le système, contre la vie, contre l’école.
« Juno et Legs » ou deux âmes en quête d’évasion dans un quotidien marqué par la précarité et l’absence d’avenir, dans un Dublin figé dans la pauvreté… La misère apparaît comme un chemin de vie, un décor figé où la fatalité fait ployer ceux qui vivent là. Dublin et toutes ses nuances de gris, aux ruelles sans issue, sont déployées ici, mais, par contraste, Karl Geary y place une amitié lumineuse, une relation complice, un refuge chaleureux.
Comment grandir dans un horizon bouché ? Le roman décortique bien cette difficulté à sortir de son milieu, et à briser les chaînes du prédéterminisme social. L’éducation, qui pourrait être une échappatoire, n’est qu’un lieu d’oppression supplémentaire où la violence des coups et des mots annihile toute forme d’espoir. De même, la religion, rigide, dogmatique, cherchant à formater les jeunes esprits, accroît l’atmosphère oppressante d’un avenir sans perspective. L’Église est une institution contrôlante, loin de l’esprit de bienveillance qu’elle véhicule et « Juno et Legs » combattent et rejettent cette structure qui leur semble corrompue, utilise l’humiliation publique et la cruauté comme des outils d’intimidation pour obtenir une soumission totale.
Ainsi, l’amitié remplace la foi. L’amitié sauve de tout et devient LA source de réconfort, et de salut. Cette amitié est certitude, un engagement mutuel qui dépasse la condition sociale, les dogmes, et les traditions. Elle est la chaleur au milieu du froid, la lumière contre le gris, un cocon que l’on partage. Karl Geary joue avec les contrastes pour souligner l’importance de ces bulles de douceur au milieu du chaos et qui donnent toute sa force au texte. L’humanité au coeur de toutes les adversités.
« Juno et Legs » est un roman bouleversant et lumineux à l’intensité remarquable. Les solutions pour échapper à sa condition ne viennent pas de l’extérieur, mais de l’intérieur, de ce lien indéfectible que ces deux gamins ont réussi à créer. Karl Geary nous conte leur histoire sur plusieurs années, bien après l’adolescence, et nous laisse assister à leurs cheminements. Ils sont si vivants, si réels…Parfois, une seule personne peut vous sauver du vide et devenir votre rempart contre le monde…
Si vous accordez à l’amitié une place si particulière, lisez ce livre.
Traduction : Céline Leroy
Editeur : éditions de l’Olivier
Sortie : 7 février 2025
368 pages, 23 euros.

