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Un cri dans le désert, Catriona Ward.

Un cri dans le désert de Catriona Ward

Avec « Un cri dans le désert », Catriona Ward signe un thriller psychologique d’une sacrée acuité, où l’angoisse, prégnante, suinte à toutes les pages. Après « La maison avant les bois», ce roman plonge, lui aussi, le lecteur dans les méandres de la psychologie humaine, jouant sur les faux-semblants et l’ambiguïté des personnages principaux, une mère et sa fille. « Un cri dans le désert » traite de cette relation, jamais linéaire, et souvent source de désaccords, et interroge la dualité de chaque personnalité. À l’intérieur de nous, il semble que nous soyons plusieurs individualités à tantôt émerger, ou à tantôt disparaître. De plus, ce texte tire sa source d’un fait réel glaçant en révélant au grand jour une réalité monstrueuse.  

Dès le commencement, il semble clair que la vie quotidienne de cette famille sent le purin. Rob Cussen est mère de deux filles, Callie et Annie. Elle est mariée à Irving, très à cheval sur les valeurs traditionnelles et empêcheur de tourner en rond. Leur mariage est clairement sur la tangente et oscille fréquemment entre une séparation ou le maintien de l’union. Pour ne rien arranger, ce n’est pas la seule relation problématique de la maison : Rob entretient avec Callie, sa fille aînée des relations plus que conflictuelles. Lorsque celle-ci se met à avoir des amis imaginaires et à collectionner des ossements d’animaux, Rob comprend qu’elle doit l’emmener à « Sundial », la maison où elle a passé toute son enfance (et le titre original de « Un cri dans le désert »).

Sous le ciel oppressant du désert, la maison de Sundial se dresse, solitaire et inquiétante, comme une plaie béante sur une étendue aride de souvenirs difficilement enfouis. La terre craquelée qui l’entoure s’étire à perte de vue et chaque fissure de ce sol inhospitalier semble renfermer des cris et des secrets. Sundial est l’endroit où Rob a grandi, mais le lieu n’est pas un bon souvenir : le lecteur s’en rend compte très rapidement. Pourquoi avoir gardé cet endroit qui « exerce une emprise certaine» ? Paradoxalement, en ces lieux, il n’y a pas un souffle, pas un bruit… si ce ne sont les hurlements primitifs des coyotes qui colonisent les environs. 

« Un cri dans le désert » est d’abord l’histoire de ce lieu qui respire la peur, une peur sourde, rampante, qui étouffe les pas et les âmes. Cette frayeur ancestrale tapisse les sols, les murs, mais aussi les âmes de ceux qui ont vécu là. Des spectres semblent avoir pris possession de l’endroit et retiennent prisonniers tous ceux qui ont foulé son territoire. Dans ce cas, pourquoi une mère « saine d’esprit » aurait-elle le projet insensé d’y emmener sa fille ? À Sundial, les battements de coeur s’accélèrent, la respiration se fait plus difficile, et le lieu est aussi ensorcelant que dangereux… Un sanctuaire, mais aussi un tombeau au coeur du désert où tout cri s’évanouit dans les bourrasques du vent.

Catriona Ward tisse une toile qui va progressivement vous étouffer, tant la tension psychologique et les paysages désertiques créent un cadre anxiogène à souhait. Mais attention, pas question de négliger les thématiques de fond qui sont rudement bien menées. 

Dans celles que je peux révéler, il y a la maternité et ses ambiguïtés. « Quant à Callie, c’est ma fille et je l’aime. Jamais je ne lui dirai que parfois, je ne l’apprécie pas. Et jamais je ne lui dirai que parfois, l’aimer me demande des efforts considérables. » Très loin de la maternité idéalisée, élevée au rang d’un idéalisme démesuré, l’écrivaine offre une vision où l’amour et le dégoût, l’instinct de protection et la peur de son enfant s’entremêlent. Le lecteur tergiverse entre tentatives de compréhension et rejet total de cette mère souvent désertée par tout sentiment d’affection. Son coeur semble aussi sec que la terre qu’elle foule.  

Mais « Un cri dans le désert » lui offre quelques circonstances atténuantes lorsqu’il est question d’héritage familial, au moment où Catriona Ward explore les traumatismes vécus par Rob. À travers ses souvenirs à Sundial, le récit questionne les douleurs enfouies qui façonnent les personnages et leur rapport au monde. Être mère devient alors un sacerdoce où se mêlent épouvante, culpabilité, et difficultés d’aimer. 

À l’instar de « La maison avant les bois», l’autrice utilise encore une fois un narrateur peu fiable dans le sens où tout ce qu’il exprime semble louche. Rob dit tout et son contraire, ses souvenirs et ses perceptions sont très souvent contradictoires et il est difficile de savoir à quel saint se vouer. Cet assujettissement de ses émotions et ses affirmations contribuent à créer une ambiance oppressante qui pousse le lecteur à analyser tout ce qu’il lit pour tenter de déjouer les pièges qu’elle pourrait lui tendre. Il passe son temps à démêler le vrai du faux. 

Concernant la dernière thématique abordée, celle qui explose dans les dernières pages, accrochez-vous bien, vous n’allez pas en croire vos yeux !

Cette fois encore, Catriona Ward apparaît comme la romancière de la narration imprévisible. Sans cesse, elle bouleverse toutes les attentes de son lecteur en partant dans des directions qu’il n’avait pas vues venir. À chaque chapitre, il faut remettre en cause tout ce qui a été affirmé précédemment afin de mieux déterrer les vérités cachées par les personnages. Il est impossible de savoir avec certitude où elle va. Cela fait d’« Un cri dans le désert », une lecture unique, déstabilisante et terriblement immersive.

À mon sens, ce qui rend ses romans étonnants est sa capacité à envelopper le lecteur dans une tension permanente. Les endroits où se tiennent ses intrigues sont toujours fort bien décrits et permettent de visualiser avec une conscience accrue tout ce qui les entoure. Et puis, il y a ce qu’elle dit et tout ce qu’elle sous-entend sans le verbaliser qui contribue sans cesse à brouiller les cartes. 

Je pourrais citer Bernard Werber dont les mots illustrent très bien mon propos : « Entre Ce que je pense, Ce que je veux dire, Ce que je crois dire, Ce que je dis, Ce que vous avez envie d’entendre, Ce que vous entendez, Ce que vous comprenez… il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même…»

Il ne vous reste plus qu’à sauter dans le vide les yeux fermés, à apprivoiser Chiot-Poubelle et Callie-Pâle, à vous promener sur les terres de Sundial sans jamais dépasser la clôture de la propriété, à analyser le présent pour tenter de comprendre le passé. Et souvenez-vous, la fiction peut devenir un moyen de raviver la mémoire collective concernant des événements souvent oubliés ou minimisés… 

Au cœur de la nuit, dans le silence du néant, « Un cri dans le désert » déchirera l’obscurité… un cri étrangement proche… là, juste à côté de vous !

Traduction : Pierre Szczeeciner 

Sortie : 20 février

Editeur : Sonatine

408 pages, 23 euros

Chronique : LA DERNIÈRE MAISON AVANT LES BOIS, Catriona Ward

D’autres avis sur le roman – Babelio –

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