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Le Tout, Dave Eggers.

Le tout de Dave Eggers

Avec « Le Tout », Dave Eggers semble poursuivre son exploration des dérives du numérique, du contrôle de nos vies et de la surveillance de masse, amorcés avec « Le Cercle » (que je n’ai pas lu). Dans ce monde dystopique, il pousse les curseurs en imaginant que la technologie régit totalement nos vies et ne se contente pas seulement de les infiltrer. « Le Tout » a pour thématique principale le progrès technologique et en critique les avancées inéluctables. Si vous pensez que toutes ces avancées sont bénéfiques, l’auteur va vous démontrer par A+B ce que vous encourez à laisser ainsi le contrôle de vos vies aux géants de la Tech.

Qu’est-ce que « Le Tout » ? Une sorte de supra entreprise qui a grandi en en avalant tout un tas d’autres. Elle possède donc des billes dans tous les domaines et peut ainsi se targuer de proposer des « améliorations » substantielles de la vie quotidienne. Dotée d’impressionnants algorithmes, elle est capable d’anticiper tous les désirs, et tente/sait réguler les comportements douteux. Sous le couvert d’une transparence absolue, et avec l’accord de tous, « Le Tout » annihile toute liberté individuelle. Nous sommes bien dans un état totalitaire créé dans une bienveillance d’apparat.

« Le Tout », conglomérat de mastodontes de la Big Tech, a pris le pouvoir, dicte la norme en mettant en avant le fameux bien commun. Si possible, ne réfléchissez pas trop à la surveillance numérique, au problème de la collecte des données personnelles, déjà au coeur des débats actuels, vous risqueriez d’avoir des palpitations. En ce sens, le roman est plus que réaliste et vous donne des frissons. 

« Le Tout » excelle dans sa mise en lumière des dérives d’un capitalisme basé sur le pouvoir du numérique. Sous couvert du bien commun, de l’obsession d’un confort vanté à l’outrance, Dave Eggers démontre avec un certain brio que certaines règles sont acceptées sans besoin d’utiliser la force en prouvant que l’adhésion volontaire des utilisateurs est la clé de tous les changements. C’est un peu la théorie de la grenouille : plongez-la dans de l’eau froide, faites chauffer, elle ne s’enfuira pas. Combien sont-ils à avoir véritablement conscience que la société tombe petit à petit dans un totalitarisme subreptice ? 

Comment ne pas faire le parallèle avec votre société contemporaine ? Les objets connectés sont partout, de nos voitures à nos cuisines, les assistants vocaux sont très présents et servent à une collecte de données quotidiennes. La notation d’absolument tout et n’importe quoi, fait déjà partie de nos « reflexes ». Il a suffi à l’auteur de pousser les curseurs pour imaginer ce monde où tout est noté, optimisé, mesuré pour donner l’illusion d’une protection citoyenne toute relative.

À travers « Le Tout », David Eggers ne se prive pas de dénoncer avec force ce monopole de la Big Tech. Il y a créé des applications, des technologies d’asservissement, des terminologies spécifiques et un langage singulier pour les identifier : le Total de Honte, le AideMoi, le MoiMême, le BonTon, le ComAnon, le TenOr,  et tant d’autres témoignent de son inventivité. 

Peu s’opposent à cette nouvelle façon de fonctionner, sauf Delaney Wells qui cherche à se faire embaucher dans l’entreprise pour la détruire de l’intérieur. Elle a beaucoup travaillé ses entretiens, et ses propositions à venir afin de susciter l’intérêt des recruteurs. Elle a imaginé des applications plus nauséabondes les unes que les autres, mais qui, à son grand désarroi, sont presque considérées comme du génie à l’état pur. Ainsi, l’on suit sa progression dans « Le Tout », ses découvertes, ses réflexions tout en analysant avec elle l’absurdité d’effarantes inventions et en anticipant les dérives futures de l’intelligence artificielle. 

Le fil narratif se déroulait bien et promettait de belles choses, mais le traitement fait par l’auteur sur les 638 pages frôle l’indigestion. Que c’est long, mais que c’est long ! Certains chapitres sont plus intéressants que d’autres, mais, sur les plus « faibles » pour faire avancer la progression de Delaney, je me suis vraiment ennuyée et j’ai parfois frôlé le coma. J’y ai trouvé beaucoup de lourdeurs, un style qui manque parfois de subtilité et des dialogues soporifiques. Certes, les personnages sont comme endoctrinés, ils récitent un « manifeste » dont on leur a bourré le crâne, mais sur un roman aussi long, c’est indigeste. Il y a un trop gros écart entre des passages intéressants, voire haletants, et d’autres où l’intrigue s’enlise dans des descriptions interminables du fonctionnement interne de cette machine de guerre. Tout cela alourdit considérablement la lecture et il m’a semblé, parfois, lire un mode d’emploi barbant au possible.

« Le Tout » a aussi comme « défaut » de marteler à l’envi des messages jusqu’à la nausée. Oui, la technologie, le fonctionnement interne supprime le libre arbitre. Oui, le propos est vrai et pertinent, mais le texte aurait gagné à être plus condensé pour éviter toutes ces redondances.

Je ne vais pas être plus clémente avec les personnages malheureusement … Je n’ai ressenti aucune empathie, aucune affection, aucun attachement pour Delaney. Sa « mission suicide » me semblait courue d’avance, sans espoir et surtout complètement idéaliste. Certes, ses intentions sont louables, son expérience au sein du «Tout » un brin angoissante au début, mais finit par lasser, car son évolution personnelle n’est dictée que pour les besoins du récit. Elle n’est pas Delaney comme personne, elle est Delaney archange d’une vengeance. Ses interactions avec d’autres personnages sont plates, dénuées d’intérêt, parfois ridicules. Leurs dialogues sont lunaires, manquent de saveur et, même si, encore une fois, tout cela est orchestré pour montrer l’absurdité du «Tout », j’avais besoin de plus que le seul propos à visée de démonstration de l’auteur. 

Plutôt qu’immerger le lecteur dans un monde futuriste comme l’a si bien fait Sophie Loubière avec « Obsolète », Hervé Le Corre avec « Qui après nous vivrez », Christopher Bouix avec « Tout est sous contrôle », Benjamin Fogel avec « La transparence selon Irina » ou encore Stephen Markley dans « Le déluge » sur d’autres domaines, David Eggers s’acharne à démontrer point par point les dérives d’un système, d’un monde à venir plutôt que d’y plonger totalement son lecteur en lui racontant une vraie histoire !

D’après mes recherches, là où « Le cercle » démontrait une certaine facilité avec laquelle une entreprise pouvait imposer une transparence totale comme une nouvelle norme à adopter, « Le Tout » illustre ce qu’il advient de la société quand toute autre alternative est annihilée. Si le propos est pertinent (et inquiétant), assez en phase avec ce que nous vivons déjà, la forme du récit est loin de m’avoir convaincue. L’exécution ne correspond pas à mes attentes de lectrice, tant sur la finesse narrative parfois bancale que sur le manque de subtilité. Il n’empêche que « Le Tout » soulève des questions fondamentales et des réflexions que nous devrions avoir à grande échelle. Une lecture en demi-teinte pour moi où l’ennui a souvent supplanté le propos… 

Traduction : Juliette Bourdin

Sortie : 9 janvier 2025

Éditeur : Gallimard

638 pages, 26 euros.

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