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LA PETITE MENTEUSE, Pascale Robert-Diard – L’Iconoclaste, sortie le 18 août 2022.

Dérangeant, sans nul doute dans cette époque où la parole des femmes se libère. Lisa Charvet est mineure au moment des faits. D’un naturel enjoué, elle devient morose et mélancolique. L’entourage, ses professeurs notamment s’interrogent sur ce brusque et durable changement de comportement… jusqu’à ce que Lisa avoue : un homme l’a violée, plusieurs fois. Marco Lange était majeur au moment des faits, lors du procès, la sentence tombe : 10 ans de réclusion. Lisa est majeure au moment où débute le procès en appel. Subitement, elle décide de changer d’avocat, elle veut être défendue par une femme. Pourquoi ce revirement de situation ? Alice, la nouvelle avocate sent bien que sa cliente lui cache quelque chose, elle accepte de défendre « La petite menteuse ».

« La petite menteuse » est d’abord un récit sur l’adolescence, cet état si compliqué à gérer physiquement pour les jeunes filles qui grandissent trop vite, et mentalement lorsqu’on doit apprendre à gérer ses émotions et à interagir avec les autres. Lisa a grandi trop vite. Elle a eu de la poitrine trop vite. Dans sa famille, elle s’est toujours sentie inférieure à sa sœur trop parfaite, alors quand les garçons s’intéressent à elle, c’est un peu comme si elle prenait enfin vie. Le temps passé au collège peut être si compliqué à vivre. « Ce lieu d’humiliation et de ricanements quand la tête apprend mal ou que le corps est trop gros, ou trop maigre, ou trop petit. Ce cimetière d’espoirs pour les parents et ce lieu de déboires pour leurs enfants. Même pour les bons élèves, c’est un temps que l’on préférerait oublier. » Alors, lorsqu’on plaît, que les garçons vous regardent et que vous devenez « populaire », c’est un temps béni dont il faut savoir profiter puisque rien ne dure, et que tout est remis en jeu chaque jour. « Le collège, c’est la guerre. Héroïne un jour, paria le lendemain. On s’allie, on se trahit, on négocie, on se réconcilie. Et on recommence. Un qui-vive permanent. Aucune victoire n’est jamais acquise. Toutes les gloires sont éphémères. Celle-là même à qui on a juré une amitié, à la vie à la mort, vous sacrifie sans états d’âme à une autre qui semble soudain mieux en cour. » Mais parfois, les choses dérapent… et lorsque les nouvelles technologies deviennent les instruments d’un odieux chantage, raconter que l’on a été violée déclenche l’empathie des adultes, car même une adolescente a encore besoin d’être câlinée.

Délicat pour cette avocate de défendre une jeune fille qui a menti, quand son violeur désigné a déjà passé 5 ans en prison, que la société est en pleine mutation avec le mouvement #metoo qui permet à toutes les victimes de parler, enfin, pour guérir, se reconstruire, et faire condamner. « Si cette fille a menti, alors c’est pire. Justement parce qu’elle a eu la chance d’être crue. Contrairement à tant d’autres. Elle ferait mieux de se taire. C’est pas le moment. » Elle a eu la chance d’être crue. C’est pas le moment. Combien de femmes n’ont pas eu cette chance ? Marco Lange peut bien payer pour tous ceux qui s’en sont sortis… Car c’est bien de cela que traite le roman : avouer ou se taire, jeter l’opprobre sur la parole de toutes les femmes revient à mettre en doute la plupart d’autres témoignages, eux vrais. Oui, mais… encore faut-il pouvoir se regarder dans une glace… et en cinq ans, Lisa a eu tout le temps de réfléchir, elle ne peut plus se taire. « La société doit savoir comment un homme, qui a toujours proclamé son innocence, a été condamné sur la seule foi des accusations d’une adolescente. Ce n’est pas l’accusé ni même la plaignante qui doivent être jugés, c’est la justice. La justice aveugle qui broie les hommes dans l’indifférence et le silence, et même l’orchestre du bal des victimes. »

« La petite menteuse » est un roman à la fois désarmant et émouvant, car il vient chatouiller l’intime, il touche en profondeur nos cœurs de mère, mais aussi à nos cœurs de femme. Lisa a menti, mais pour autant, ne lui est-il réellement rien arrivé ? D’où vient la souffrance qui exsude de chaque pore de sa peau ? « Lisa dit que Marco Lange est innocent. Elle ne dit pas : « Je n’ai pas été violée. » Elle dit : « J’ai inventé une histoire parce que j’allais mal au collège. » Alors, il faut revenir au collège, à la laideur et à la violence du collège… » Ceci frappe directement notre cœur de mère qui voudrait que nos enfants soient parfaits, n’accusent pas des innocents, ne mentent pas, se confient à nous en cas de problèmes, soient droites dans leurs bottes parce que c’est nous qui les avons élevées, avec des valeurs, avec un sens de la morale et de la justice. Et notre cœur de femme, de femme libre, de femme féministe, de femme qui cherche la parité, comme réagit-il ? Celui-là a plutôt envie de s’en prendre violemment à cette ado pour avoir ouvert une brèche : une femme peut oser mentir sur ce qu’elle a subi en décrédibilisant la parole de TOUTES les femmes. Et c’est grave. 

Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire, nous embarque dans les arcanes d’un procès où la vérité côtoie le mensonge, et où les émotions fluctuent en même temps que le récit. Le titre « La petite menteuse » est assez éloquent pour que le lecteur sache exactement où il met les pieds, c’est le « pourquoi » qu’il vient chercher. La plume de l’auteur acérée, précise et très éloquente, crée cette ambiguïté des émotions face au personnage de Lisa. Et puis, c’était courageux d’écrire un tel livre par les temps qui courent… 

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