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LES NEUF VIES DE ROSE NAPOLITANO, Donna Freitas – Nil éditions, sortie le 13 janvier 2022.

Cette année, il me semble qu’avec les évènements que nous vivons, beaucoup d’auteurs souhaitent exploiter le créneau du « et si, on pouvait faire des choix différents, et vivre d’autres pans de nos vies ? » Dans « Les neuf vies de Rose Napolitano », Donna Freitas choisit d’explorer l’existence d’une femme qui ne veut pas d’enfant. Dans son roman, elle déroule neuf vies, toutes regroupées autour de cette thématique. Si vous voulez, pour faire simple, elle nous donne neuf versions de « possibles Rose ». Dans chacune, des décisions seront prises, des mots prononcés. Parfois, elle tiendra tête à son compagnon, parfois pas. Dans certains cas, elle sera mère, dans d’autres pas, mariée, séparée, divorcée, adultère, tous les scénarios possibles seront décortiqués. Toutes les vies commenceront par la même dispute ridicule, Rose est attrapée par son compagnon Luke en flagrant délit de mensonge : elle ne prend pas ses vitamines prénatales alors qu’ils s’étaient tous les deux mis d’accord pour qu’elle le fasse. De cette altercation, vont découler les scénarios les plus simples aux plus complexes en fonction, souvent, de la réaction de Luke. 

Ce qui m’a attiré dans le choix de cette lecture est le sujet principal : faut-il à tout prix devenir mère pour avoir réussi sa vie aux yeux de la société ? Comment une femme qui ne veut pas d’enfant est-elle perçue ? Quelles sont les conséquences sur son mariage si on la force à changer d’avis en ayant un enfant malgré tout ? Le démarrage est un peu périlleux puisque le lecteur essaie de retenir à tout prix ce qui se passe dans chaque vie. Ce n’est pas le plus important. L’essentiel est le message, au fond, très féministe de l’auteur qui est : FOUTEZ-NOUS LA PAIX ! Même approche que pour l’avortement : une femme peut bien décider toute seule de ce qu’elle fait de son corps. Que nenni… Il y a toujours quelqu’un pour venir jouer les rabat-joie et vous expliquer pourquoi vous devriez faire ceci plutôt que cela. Si ce n’est que… Donna Freitas invente aussi des vies dans lesquelles Rose est mère, alors que, fondamentalement, elle ne souhaitait pas le devenir, et là, c’est vraiment intéressant.

Son message est assez limpide : « Je voudrais tellement que le monde soit différent. (…) et que, pour une femme, il soit aussi normal de ne pas avoir d’enfant que d’en avoir. Tu n’as pas idée des pressions qui s’exercent sur moi pour que je devienne quelqu’un que je ne suis pas. Par moments, c’est accablant. S’il le fallait absolument, je pourrais donner un bébé à Luke. Mais je ne suis pas certaine de le vouloir. J’aimerais tellement ne pas être devant un choix cruel : me faire violence pour garder mon mari ou simplement … laisser mon mariage mourir de sa belle mort. » À de nombreuses reprises, le lecteur comprend en filigrane qu’il est inimaginable et intolérable de céder aux pressions familiales, aux pressions conjugales et aux pressions sociales. Non c’est non, inutile d’insister. Cette question de la maternité dans notre société n’est pas un « vrai » sujet : toutes les femmes veulent devenir mères, ça ne fait pas un pli. D’ailleurs, la question ne se pose même pas puisque la réponse coule de source. (c’est de l’ironie, bien sûr) Pourtant, Donna Freitas démontre très clairement que la question mérite d’être posée et que, finalement, le oui n’est plus si automatique. (l’auteur a un PhD en sociologie) De plus en plus de femmes ne veulent plus d’enfant. Crise écologique, crise sanitaire, anticipation des difficultés quotidiennes qui reposeront sur la femme, volonté de faire carrière contribuent à ce nouvel état de fait. Les vies de Rose ne sont pas extraordinaires. Elle traverse des moments doux, et des moments plus difficiles comme Madame Tout-le-Monde. J’ai aimé cette fébrilité d’être toujours dans un état d’attente de ses dilemmes à affronter dans la vie suivante, des choix à faire et des aventures qui l’attendent, de toutes les mille et une questions qu’elle se pose. Même si, dans une vie, elle est mère, le message de l’auteur reste résolument féministe : nous avons le droit de ne pas vouloir d’enfant et d’être très heureuses comme ça, et ce choix doit être respecté. Tout au long du récit, il y a aussi cette idée que, de toute façon, la société jugera le choix des femmes dans n’importe quel domaine, et qu’en conséquence mieux vaut être en harmonie avec soi-même. Ce jugement permanent est tout bonnement intolérable.

* arrêtez-vous ici si vous souhaitez lire le livre, mais je me dois de parler de la fin (sans la dévoiler)*

Sauf que… arrive la fin. Et là, j’ai envie de dire Donna, on ne comprend plus rien. Le code a changé, le message est brouillé par les dernières lignes et la toute dernière idée. Je ne vous dirais pas pourquoi, mais pour moi, cette fin est ratée. Y a-t-il eu une peur du jugement, un rétropédalage bien pensant, une cession de dialogues internes poussés par des injonctions de société laissant entendre que non, on ne peut pas aller jusqu’à affirmer de telles choses ? La fin dessert clairement l’argumentation et c’est TELLEMENT dommage !! Les démonstrations étaient brillamment faites pour nourrir le propos : si une femme ne veut pas d’enfant, qu’elle se laisse convaincre d’un avoir un, ce choix premier, viscéral aura forcément des conséquences négatives s’il est contrecarré. « Les neuf vies de Rose Napolitano » reste un bon roman, certainement déculpabilisant pour les femmes qui ont fait ce choix, distrayant, parfois drôle, parfois plus grave (on a souvent envie d’envoyer une paire de baffes à Luke), parfois tendre (les relations de Rose avec sa mère). Un chouette moment de lecture certes un peu gâché, c’est mon avis, par cette fin…

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