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LA FEMME D’APRÈS, Arnaud Friedmann – La Manufacture de livres, sortie le 6 janvier 2022.

« Ils sont quatre, trois derrière, un qui se tient devant, qui met le cap sur moi comme si je n’existais pas. Ou que si, justement. Comme si j’existais trop. » Montpellier 2009, un soir d’été. Une femme revient d’une soirée passée chez un ex-amour de jeunesse. Elle se fait apostropher par un groupe d’hommes : « C’est pas prudent de se balader toute seule, comme ça, la nuit, madame. » Menaces à peine voilées, rires inquiétants… Elle a peur. Pourtant, elle occupe l’espace, elle parle, amorce la discussion et ces paroles déstabilisent ses potentiels agresseurs. Ils passent leur chemin. Elle a échappé à l’agression. Le lendemain, le corps d’une jeune femme est retrouvé dans le même quartier. Persuadée qu’il s’agit là des mêmes attaquants, elle se met à développer le syndrome du survivant. Elle se sent coupable d’avoir survécu. Pourquoi ne lui ont-ils fait aucun mal ? Commence alors une lente descente aux enfers pour « La femme d’après », victime d’une non-agression.

Si l’on peut facilement évaluer, imaginer les conséquences d’une agression de rue, comment appréhender les pensées, les émotions, les sensations d’en avoir réchappé ? Quand le cerveau se met à tourner en boucle, à envisager tous les possibles de ce qui aurait pu mal tourner, « Elle » entreprend de décortiquer ce qui reste de cette soirée. Une agression est une attaque physique brutale qui atteint l’intégrité physique, mais peut aussi attaquer l’intégrité mentale. C’est cette atteinte à l’intégrité psychologique qu’Arnaud Friedmann va décortiquer. 

«Je m’éponge le front, je n’avais pas ces pensées délirantes avant l’agression dont je n’ai pas été victime.» « Elle » se souvient… de la résonance du mot connasse, de l’odeur de menthe, de la voix du meneur, de Jacques chez lequel elle avait passé la soirée. Elle ne se souvient pas des visages, elle souffre de prosopagnosie, mais tout le reste demeure bien vivant dans son esprit et le restera durant 3 ans. Pendant 3 années, à la même période de l’année, au même endroit, « Elle » reviendra presque en pèlerinage, pour comprendre, pour accepter, pour tenter de faire taire sa culpabilité de survivante, pour essayer de passer à autre chose. Une seule question l’obsède : pourquoi ? Une seule réponse est trouvée : «Ils m’ont épargnée parce que j’étais trop vieille pour me faire violer.» L’engrenage infernal est lancé : est-elle réellement trop vieille ? Cette obsession de l’âge, du corps qui vieillit, du désir de l’autre qui s’éteint cannibalisent toutes ses pensées. Des réflexions délirantes naissent qui l’emmènent vers une forme de folie, une fixation impossible à raisonner. Le seul moyen d’y remédier est de rencontrer le Meneur, celui qui n’a pas voulu de sa peau. 

Arnaud Friedmann dresse ici le portrait d’une femme sur le fil du rasoir. Entre remises en question, délires, rêves éveillés, et dérives mentales, « Elle » dont l’auteur tait le prénom, un peu vous, un peu moi, est dans sa quarantaine. Comme toutes les femmes qui ont connu ce passage, elle redoute l’altération de sa beauté et du désir qu’elle provoque chez les hommes. « Elle est portée sur la chose, avait dit ma mère. » Si les hommes ne vous désirent plus, que veut encore dire être une femme ? Cette idée fixe prend toute la place. Provoque les affabulations les plus tordues. Lui fait prendre tous les risques. La liberté du corps contraste alors avec l’emprisonnement de l’esprit et chaque pas qui résonne sur les pavés du passé de cette non-agression remet en cause les actions du présent. 

J’ai trouvé ce texte à l’atmosphère glaçante d’une grande finesse. D’une part, parce qu’il explicite parfaitement les conséquences d’un non-événement qui finit par occuper tout l’espace psychique et démontre avec pertinence à quel point le cerveau peut disjoncter. D’autre part, et c’est sans doute le plus remarquable puisque « La femme d’après » est écrit par un homme, l’aptitude de l’écrivain à comprendre et à retranscrire les marques du passage du temps sur le corps d’une femme. Il ne s’agit pas simplement de vieillissement, il s’agit du regard de l’autre, des répercussions psychologiques que cela engendre, de la perte des repères dans ce qui faisait la féminité, et disons-le, du sexe. Ne plus désirer une femme parce que son corps a vieilli est sans doute le pire des outrages et la plus dégradante des insultes. Les dommages causés peuvent être irrémédiables. Je vous laisse apprécier et juger de ces ravages dans la toute fin du roman.

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