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LE LAC DE NULLE PART, Pete Fromm – Gallmeister, sortie le 6 janvier 2022.

Une dernière aventure, un ultime enchantement, retrouver le plaisir d’être ensemble, au cœur de la nature, celle qui a abrité les joies d’enfants, et créé les souvenirs familiaux. C’est ce que propose un père, Bill, à ses deux enfants Al et Trig. Pourtant, cette famille délitée n’a plus de contact depuis plus de 2 ans. Les parents sont séparés, les jumeaux ont chacun suivi chacun leur route. Nous sommes en novembre. L’automne au Canada, ses forêts rougeoyantes, ses couleurs chaleureuses. En cette saison, la nature est un pur ravissement. Même si la traversée des lacs en canoë en cette saison semble pure folie, Al et Trig acceptent de renouer avec leurs émotions d’enfant, conjuguent avec l’appréhension de revoir ce père, mathématicien de formation, amoureux des grands espaces. «Ensuite, la route s’enfonce dans la forêt. L’eau a beau être omniprésente, nous ne l’apercevons que par intermittence, comme si elle était tapie, à l’affût. La route se fait tunnel, les arbres se referment sur nous, la seule touche de bleu provient du ciel, un mince ruban au-dessus des arbres, une rivière minuscule. Nous ne pipons mot, des fidèles à l’église. Nous voilà perdus dans le labyrinthe des lacs.»

La traversée de plusieurs lacs en cette saison, au cœur d’une nature en pleine mutation, passage de l’automne à l’hiver, au moment où le National Park ferme presque ses portes semble totalement irrationnelle. Des chances de secours quasi nulles en cas de problème, l’absence d’autres kayakistes ne freine pas le trio. Ils ont l’habitude de vivre en pleine nature, ils ont des « réflexes » de survivalistes, ils connaissent les gestes pour assurer leur sécurité, faire du feu, emporter la nourriture nécessaire, se protéger du froid. Ce n’est pas la nature qui est à conquérir, c’est eux-mêmes, l’union familiale qui n’existe plus, la communication absente, la gêne d’être devenus des étrangers. Au cœur des grands espaces, Pete Fromm a imaginé un véritable huis clos. Il va falloir recréer des liens, se parler, s’ouvrir. Cependant, ces trois âmes laissent planer entre eux des silences qui en disent long, des regards qui signifient « on se comprend… », des rancunes non digérées. Au fil de leur périple, la nature se referme sur eux, semble les emprisonner sous sa voûte étoilée. Les arbres les enserrent, les lacs les emmurent, et l’automne laisse place à un hiver précoce. La neige étouffe progressivement le moindre son, les températures descendent sous la barre de zéro, l’eau des lacs gèle.

Merveilleuse plume de Pete Fromm qui dépeint si bien les grands espaces et les belles émotions, qui lient les hommes et la nature, les passions des uns et la toute-puissance de l’autre. Que nous sommes petits et insignifiants au cœur de cet environnement luxuriant ! Qu’il nous faut être humbles et savoir rester à notre place lorsqu’elle se referme sur nous ! Avec quelle facilité est-elle capable de faire ressurgir ce qu’on avait si profondément enterré… Il y a toujours eu un lien très fort entre Al et Trig. «Toi et moi contre le monde entier.» Leur enfance est commune, leurs souvenirs aussi. Ils vibrent à l’unisson, se complètent, se souviennent des mêmes mantras, «Plus tard, ç’aurait été trop tard (…) Si t’attends un beau jour, tu attends toujours.», récitent la séquence de Fibonacci pour s’endormir. Et pourtant…il y a des choses que l’on tait, des silences volontaires qui ne peuvent se dire par manque de souffle ou pour protéger l’autre, des secrets qui grignotent la parole. Dans ce trio chacun a quelque chose à cacher et chacun a bien l’intention de ne pas le révéler. Mais, la nature, bien plus forte que les hommes est capable de pousser chacun dans ses retranchements… et au pied du mur, parfois les langues se délient…

Si Pete Fromm excelle à décrire les grands paysages américains, il brille également par sa virtuosité à croquer ses personnages. Ce n’est pas seulement leurs aventures que le lecteur suit, c’est le fond de leurs âmes qu’il est autorisé à pénétrer. Certes, la nature est au cœur du roman, mais c’est bien la famille qui donne au texte son ombre et sa lumière : les jumeaux qui veulent se reconnecter, le père impénétrable et renfermé, la mère absente de l’aventure, mais très présente dans le texte. Cette famille jadis si unie, victime des outrages du temps et des vicissitudes de l’existence, s’est perdue sans jamais se retrouver. La traversée des lacs doit leur permettre de retrouver cette cohésion perdue. Des retrouvailles froides du commencement à la véritable aventure, de la chaleur du feu aux morsures du froid, de l’infiniment grand aux non-dits qui crèvent le cœur, l’écrivain nous fait entrer en totale fusion avec son roman. Tout le savoir-faire de Pete Fromm réside ici : un récit de voyage qui se transforme en roman noir, une affection intime pour ses personnages, une plume subtile, perspicace, parfois pétillante par ses traits d’humour dans la narration, un conteur délicat qui dit des choses essentielles. 

Il est pour moi l’un des grands auteurs actuels de la littérature américaine. Un véritable enchantement littéraire. 

LA VIE EN CHANTIER, Pete Fromm – Gallmeister, sortie le 5 septembre 2019.

ENGLISH VERSION : 

A last adventure, a final enchantment, rediscovering the pleasure of being together, in the heart of nature, the one that sheltered the joys of children, and created family memories. This is what a father, Bill, offers his two children Al and Trig. However, this broken family has not been in contact for more than two years. The parents are separated, the twins have each followed their own path. We are in November. Autumn in Canada, its glowing forests, its warm colors. In this season, nature is a pure delight. Even if crossing the lakes by canoe this season seems pure madness, Al and Trig agree to reconnect with their childhood emotions, combined with the apprehension of seeing this father, a mathematician, lover of the great outdoors. “Then the road goes deep into the forest. The water may be omnipresent, but we only see it intermittently, as if it were lurking, on the prowl. The road becomes a tunnel, the trees close in on us, the only touch of blue comes from the sky, a thin ribbon above the trees, a tiny river. We do not say a word, of the faithful in the church. Here we are, lost in the labyrinth of lakes.”*

Crossing several lakes in this season, in the heart of a rapidly changing nature, going from autumn to winter, when the National Park is almost closing its doors seems totally irrational. There is almost no chance of help in the event of a problem, the absence of other kayakers does not hold back the trio. They are used to living in the great outdoors, they have survivalist “reflexes,” they know what to do to ensure their safety, build fires, take the necessary food and protect themselves from the cold. It is not nature that is to be conquered, it is themselves, the family union that no longer exists, the lack of communication, the embarrassment of having become strangers. In the heart of the great outdoors, Pete Fromm imagined an adventure behind closed doors. They will have to recreate links, talk to each other, open up. However, these three souls let silences hover between them that speak volumes, looks that mean “we understand each other …”, undigested grudges. As they travel, nature closes in on them, seeming to imprison them under its starry vault. Trees enclose them, lakes wall them in, and autumn gives way to an early winter. The snow gradually stifles the slightest sound, temperatures drop below zero, the water in the lakes freezes.

Wonderful writing by Pete Fromm which portrays so well the great outdoors and the beautiful emotions, which link men and nature, the passions of some and the omnipotence of the other. How small and insignificant we are in the heart of this lush environment! That we have to be humble and know how to stay in our place when it is closing in on us! How easily is she able to bring out what we had buried so deeply … There has always been a very strong bond between Al and Trig. “You and me against the whole world.”* Their childhood is common, their memories too. They vibrate in unison, complement each other, remember the same mantras, “Later it would have been too late (…) If you are waiting for a good day, you are still waiting,”* recite the Fibonacci sequence to fall asleep. And yet … there are things that they keep silent, voluntary silences that cannot be said to each other by lack of breath or to protect others, secrets that eat away speech.In this trio everyone has something to hide and everyone intends not to reveal it. But, nature, much stronger than men, is capable of pushing everyone to its limits … and facing the wall, sometimes tongues are loosened …

If Pete Fromm excels at describing the great American landscapes, he also shines by his virtuosity to sketch his characters. It is not only their adventures that the reader follows, it is the depths of their souls that he is allowed to enter. Of course, nature is at the heart of the novel, but it is the family that gives the words its shadow and its light: the twins who want to reconnect, the impenetrable and withdrawn father, the mother absent from the adventure, but very present in the text. This once close-knit family, victim of the ravages of time and the vicissitudes of life, has been lost and never found again. Crossing the lakes should allow them to regain this lost cohesion. From the cold reunions of the beginning to crossing the lakes, from the heat of the fire to the bites of the cold, from the infinitely large to the heartbreaking unspoken, the writer brings us into total fusion with his novel. All of Pete Fromm’s know-how resides here: a travelogue that turns into a black novel, an intimate affection for his characters, a subtle, insightful writing, sometimes sparkling with his well-timed interjections of humour in the narration, a delicate storyteller which says essential things.

He is for me one of the greatest authors of American literature today. A true literary delight.

*The translation of the quotes may not be faithful to the original text which I did not have.

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