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LÀ OÙ SONT LES OISEAUX, Maren Uthaug – Gallmeister, sortie le 7 octobre 2021.

Imaginez un phare au large de la Norvège où coupé du monde, votre seule mission serait de maintenir une lumière allumée. Imaginez les aller-retour vers le continent en été, mais imaginez également l’isolement, la solitude par mer déchaînée, le froid en plein hiver, l’impossibilité de s’en échapper. Imaginez un confinement volontaire, pour de bonnes raisons, où loin du monde des hommes, vous ne vivez qu’avec vos propres pensées, vos démons, le souvenir de vos actes passés. Après le décès de Lassen, gardien du phare, Johan reprend le flambeau. Ce métier difficile et solitaire exige une compagne. Johan épouse donc Marie. Mais ce n’est pas de Marie qu’il est secrètement amoureux, c’est de Hannah, jeune femme solaire dont les rêves n’ont aucune frontière. Rapidement naissent deux enfants : une fille Darling, un fils Valdemar. 

C’est à quatre que la petite famille investit le phare. Au rythme des tempêtes, de la mer démontée, de l’isolement volontaire, les esprits s’échauffent agrémentés par trop de temps pour penser, trop de temps à soi, trop de moments passés en vase clos. Maren Uthaug vous fait entrer dans « Là où sont les oiseaux » par la force de ses personnages. Tout à tour, dans la tête de Johan, puis de Darling, puis de Marie, vous serez les témoins privilégiés de leurs pensées, de leur passé, mais aussi de vérités liées à leur passé. Ainsi, cette ode à la nature qui débutait par une envie de fuir le monde, de vivre au cœur des éléments tout puissants se transforme peu à peu en un redoutable roman noir où les âmes humaines se dévoilent révélant les secrets les plus monstrueux. Ici, personne n’est qui il paraît être, chacun révèle une répugnante face de lui-même. Les liens familiaux, base de ce texte volent rapidement en éclat, permettant ainsi la libération de tous les bas instincts, flirtant entre aliénation mentale, aveuglement et divagations. Les êtres se confondent, les nuits succèdent aux jours, le passé s’entremêle au présent, les émotions s’embrouillent et les vérités éclatent. 

« Là où sont les oiseaux » n’est plus le paradis terrestre escompté au commencement de la lecture, il devient le lieu de toutes les abominations du cœur et du corps. Plus étonnant encore, je n’avais pas anticipé ce glissement progressif vers le roman noir. Cette surprise, que réserve parfois l’absence de lecture de la 4e de couverture n’en fut que plus jubilatoire. Le choix narratif de l’auteur consiste en une répétition de l’histoire racontée par trois protagonistes différents. Il faut adhérer à ce choix et se laisser porter. Il ne s’agit pas de narrer trois fois la même histoire. Il y a le fil rouge du temps, et les événements vécus par chacun qui sont tous différents. Au fil du récit, et de chaque voix, le nombre des révélations faites est bien supérieur à la taille de ce petit village de pêcheurs. La réalité crue et nue, cette réalité propre à chaque personnage devient poisseuse, lourde de conséquences, suffocante. Nous sommes pourtant au grand air… mais il devient difficile de respirer dans les dernières pages, lorsque le lecteur stupéfait prend la mesure du retentissement phénoménal de ces révélations sur plusieurs vies. 

Dans ce huis clos surprenant et dérangeant, dont le terreau principal mélange ivresse de liberté, poids de la famille, et espoirs volés, j’ai retrouvé la puissance narrative de Zola. Malgré tous leurs efforts, cette famille et ceux qui les côtoient sont voués à une forme de prédestination qu’aucune action ne pourra entraver. Une très jolie surprise de fin d’année dans l’élargissement international que proposent désormais les éditions Gallmeister. 

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