Aude Bouquine

L’OUTSIDER, Stephen King – Albin Michel, sortie le 30 janvier 2019.

Terence Maitland, dit Coach T, entraîneur de l’équipe locale de baseball, connu et respecté de tous est arrêté au milieu d’un match, devant parents et enfants, accusé du meurtre d’un enfant, Frank Peterson. En ce 14 juillet, humilié, menotté, son existence s’arrête. De respecté, il devient méprisé. À Flint City, le temps se fige suite au choc. Pour la police, la culpabilité du coach ne fait aucun doute, les preuves sont solides, les témoignages inébranlables. Et pourtant… Au moment du meurtre, Coach T rencontrait Harlan Coben dans un séminaire, vidéo à l’appui. Comment une personne peut-elle se trouver dans 2 lieux différents au même moment ?

C’est tout l’intérêt du roman. Voilà plusieurs années que je n’avais pas lu de romans de Stephen King, sûrement échaudée par les interprétations cinématographiques qui ne retranscrivent jamais l’ambiance que j’y trouvais (exception faite pour 22.11.63). Dès les premières pages, j’ai eu l’impression d’avoir à nouveau 17 ans, pelotonnée sous ma couette des dimanches entiers à lire les « Christine », « Cujo », « Carrie » et autre « Ca ». Le talent du maître, du conteur incroyable qu’il est, n’a pas disparu. Bien au contraire, il s’est même bonifié avec l’âge. En quelques lignes, il vous emporte dans son univers, vous empêchant de refermer son livre, tant l’attachement que vous ressentez pour ses personnages est grand. J’ai toujours aimé la façon qu’il a d’amener son histoire, de prendre son temps, de faire entrer ses personnages et de distiller cette ambiance qui devient graduellement pesante, angoissante, à vous donner la chair de poule. 

Dans cet opus, Stephen King délaisse l’État du Main pour l’Oklahoma et ce n’est pas innocent. Dans les années 80, le Maine bascule progressivement du côté du parti démocrate. Or, Stephen King avait besoin que son intrigue se situe dans un État à majorité républicaine, qui applique, de surcroît, la peine de mort. En effet, cet État extrêmement conservateur, qui prône le christianisme évangélique est l’un des plus rigoristes des États-Unis, avec le Texas. Il se place aussi au 3e rang des exécutions par injection létale. Le lieu choisi permet donc d’asseoir le propos et de placer un contexte précis pour raconter les faits. 

C’est bien un thriller sociétal que le King nous propose. Les allusions à Trump le situent dans une époque précise (la nôtre), il y développe un oeil critique sur le système judiciaire. Toute la première partie est consacrée à l’arrestation, à l’examen des preuves, aux arguments de défense du Coach, mais aussi aux témoignages « d’honnêtes citoyens » qui viennent entrecouper le récit. Je suis toujours fascinée par la propension des gens à juger de la culpabilité de quelqu’un et par la facilité avec laquelle on oublie la présomption d’innocence. En créant cette scène d’entrée dans laquelle l’humiliation du coach prend toute son ampleur en étant arrêté devant la ville entière, Stephen King nous entraîne  dans les arcanes de la vindicte populaire. « Oui, mais j’ai l’intention d’en parler avec mon avocat d’abord.(…) Puisque je suis présumé innocent tant que je n’ai pas été reconnu coupable. Belle contre-attaque, songea Ralph. Un criminel endurci n’aurait pas fait mieux. » Il exploite avec dextérité le sujet puisqu’il va jusqu’à développer les incidences de cette arrestation publique dans le cercle familial et amical. « Il n’a pas de fumée sans feu ». J’y ai tellement retrouvé les remarques, le ton, les attitudes, l’aveuglement des familles républicaines que j’ai pu rencontrer que s’en est troublant, et criant d’authenticité. Ce roman est une photographie conforme à tout ce qui peut me perturber dans la conception des choses du peuple américain. Cela va bien au-delà d’une simple perception, c’est pour moi une réalité quotidienne que je n’arrive toujours pas comprendre après 6 années passées dans le pays. 

Le roman s’ouvre donc sur un scénario assez classique : meurtre, accusation, arrestation du coupable, présentation des preuves, début du processus judiciaire. Dans ce rouleau compresseur judiciaire, d’une affaire claire et sans doute possible, un petit grain de sable vient enrayer la machine : Maitland a un alibi et cet alibi est incontestable. Les preuves détenues par la police le sont également : l’ADN ne ment pas, les témoignages se recoupent. C’est dans la seconde partie que la magie de Stephen King opère. C’est également là, précisément, que j’ai retrouvé le King que j’aime, celui qui vous embarque vers des contrées que vous ne pouviez pas imaginer. Il a tellement pris son temps dans la première partie pour asseoir son scénario, développer les caractéristiques de ses personnages que vous ne pouvez que le suivre et dévorer ses mots. Page 199, il donne un nouveau tournant à son récit. Les personnages prennent alors de l’ampleur, de la consistance, de la profondeur. Il faut que je vous parle de Ralph Anderson, ce flic qui a orchestré l’arrestation du coach et présumé, par son acte, de sa culpabilité en provoquant les événements qui suivront. Magnifique portrait que ce personnage qui en vient à s’interroger sur lui-même, ne reste pas sur ses acquis et progresse lentement vers une autre vérité. 

Enfin, ce que Stephen King fait le mieux c’est générer la peur, cette frayeur sourde qui naît progressivement en vous. C’est toute lumière allumée, à l’écoute des moindres bruits, dormant peu et mal que j’aie terminé son roman. Il n’a pas son pareil pour vous filer les chocottes, quand vous passez votre temps à vous dire que ce n’est qu’un livre. « Je crois qu’il y a dans ma tête des dizaines de pensées alignées en file indienne derrière chaque pensée. » C’est exactement cela. 

Stephen King n’a rien perdu de sa superbe, ses livres sont toujours aussi envoûtants. Il vous embarquer et faire naître en vous, LA TERREUR…

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