Aude Bouquine

AVALANCHE HOTEL, Niko Tackian – Calmann-Lévy, sortie le 2 janvier 2019

Voilà plus de dix jours que j’ai terminé « Avalanche Hôtel » et que cette chronique attend. Le roman est sorti le 2 janvier, je l’ai acheté le 2 janvier, et lu le 23 janvier. Mais pourquoi donc ce délai sachant que j’ai aimé les 3 derniers livres de Niko Tackian et que j’y ai trouvé, à chaque fois, un second degré de lecture qui m’a interpellée ?

Comme moi, vous avez sans doute entendu et lu pas mal de choses sur ce livre. Pour ne pas dire trop ? Oui, trop. En préambule, je voudrais dire que lorsque l’on fait une publicité aussi énorme pour un roman, on augmente de fait l’attente des lecteurs, de façon considérable, pour ne pas dire démentielle. Je ne dis pas que le battage médiatique doit être inexistant, je dis simplement qu’il doit être fait avec mesure.Personnellement, j’ai eu peur… Surtout peur d’être déçue. Quand on associe un roman avec « Shining », on s’attend à se retrouver dans un huis clos. Fort heureusement pour moi, je n’ai pas lu Shining (si, si, c’est possible) et cette association d’idées ne déclenche rien pour moi. Évidemment, j’en connais le pitch, je sais bien qu’il s’agit d’un huis clos dans un hôtel, mais c’est à peu près tout. De plus, Niko Tackian lui-même, dans l’interview qu’il a accordé à Yvan Fauth du blog Emotions, dit bien qu’il a été inspiré par le « Shining » de Kubrick en se rendant lui aussi dans un hôtel désaffecté et en écoutant en boucle la BO du film, cela ne veut en rien dire qu’il a écrit un huis clos. Ce roman n’est pas un huis clos au sens large, c’est un huis clos spirituel entre Joshua, le héros, et sa mémoire. Un peu à la façon du locked-in  syndrome, Joshua est prisonnier de sa mémoire. C’est une autre forme de huis clos.

Cela étant précisé, parlons du livre. Nous sommes en 1980, Joshua se réveille dans un hôtel. Il y travaille comme agent de sécurité et se retrouve interrogé par un flic concernant la disparition d’une jeune fille. Sa mémoire lui fait défaut et il a beaucoup de mal à se souvenir de ce qu’il fait là, du lieu où il se trouve et de la chronologie des évènements. Nous basculons ensuite en 2018. Joshua se réveille à l’hôpital après une période de coma, car il a été sauvé d’une avalanche. Durant ce coma, Joshua est persuadé que le rêve qu’il a fait n’est pas anodin et que son inconscient cherche à lui dire quelque chose. Mais quoi ? Sa première démarche consiste à retrouver l’hôtel de son rêve qui s’avère être désaffecté depuis plusieurs années. Quel est donc le sens de toute cette histoire ?

Avalanche Hôtel est un roman d’introspection. Il explore des thématiques, j’imagine, chères à Niko Tackian puisqu’il les a déjà développées dans ces autres romans.

Dans « La Nuit n’est jamais complète », il analyse la complexité du cerveau et en décortique les strates.

Dans « Toxique », il s’agit d’une course poursuite pour fuir ses propres démons, et, par extension, soi-même. Il y évoque également l’enfance avec cette phrase sublime « Pour comprendre la forme d’un arbre, il faut voir ses racines. » C’est dans cet opus-là qu’il fait mention de la fleur de cerisier pour la première fois, fleur de cerisier que l’on retrouve au coeur d’Avalanche Hôtel.

Dans « Fantazmë », il pose la question de savoir si on peut évoluer en occultant son passé.

Toutes ces thématiques sont présentes dans « Avalanche Hôtel » ,comme si, dans son travail d’écriture, elles revenaient dans cesse le hanter. Derrière l’auteur, c’est vraiment l’homme que je cherche à découvrir, et, dans ses livres, Niko Tackian nous donne les clés de ses propres obsessions. Les souvenirs et la mémoire en sont une. Si les souvenirs nous définissent, que se passe-t-il lorsqu’on n’en a plus ? Si le passé nous construit, comme les photos jaunies créant notre histoire personnelle, qu’est-on supposé devenir quand, oublié, il ne nous rattache à rien ? Quel est alors le rôle de l’inconscient dans ces hypothèses-là? Le cerveau, par les rêves, trouve-t-il toujours un moyen pour nous ramener sur le chemin de notre identité ? Je suis moi aussi fascinée par ces interrogations et c’est précisément ces éléments que j’ai vus dans le roman. Avant les personnages, avant l’ambiance, avant l’intrigue.

Pour parler de manière plus globale, l’ambiance que l’auteur a su créer autour de ces thèmes est assez réussie. Un hôtel abandonné au coeur d’une montagne hostile parce qu’enneigée, un froid permanent, un vent glacial, un silence oppressant contribuent à asseoir l’état désespéré de Joshua dans sa quête de vérité. Parce qu’il lui manque les souvenirs et la mémoire, lui aussi est abandonné, glacé, comme asphyxié. Le décor met en lumière le personnage. Si le portrait de Joshua suscite compassion et inquiétude, celui de Sybille, sa coéquipière permet quelques sourires de par son langage fleuri, son côté rentre-dedans et sa franchise. J’ai trouvé le binôme plutôt crédible, et bien intégré dans l’intrigue.
Parlons de l’intrigue justement, dont je ne dévoilerais évidemment rien. J’ai lu le roman d’une seule traite et sans interruption, au coin du feu, accompagnée d’un bon verre de vin. J’ai aimé le flou total dans lequel évolue le lecteur, naviguant entre rêve et réalité. Les hallucinations dont Joshua est victime m’ont laissée pensive, impatiente de démêler le vrai du faux et de connaître la signification de tous ces rêves éveillés. L’intrigue est aussi emberlificotée que l’esprit du personnage principal et j’ai aimé me perdre dans les méandres du subconscient de celui-ci. J’aime l’idée que notre corps cherche toujours un moyen pour nous mettre en garde, contre nous-mêmes ou contre les autres et que se voiler la face ne fonctionne qu’un temps.

J’ai reconnu sans peine le style de l’écrivain, j’aurais largement pu gagner à un blind test. Je suis curieuse des chemins qu’il prend et toujours avide de lire ce qu’il nous propose. Mention spéciale pour la couverture : elle génère autant de rêverie que de mystère.

Pas déçue du tout par « Avalanche Hôtel », même si « Toxique » conserve pour moi la Palme d’or.

Interview de Niko Tackian par Yvan Fauth

Lien vers ma chronique de TOXIQUE

Lien vers ma chronique de FANTAZMË

Lien vers ma chronique LA NUIT N’EST JAMAIS COMPLETE

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