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IA tellement à dire ! 

IA tellement à dire ! Aude Bouquine

Ma dernière chronique date du 21 septembre 2026. Depuis, je suis en panne d’écriture. Je veux expliquer ici pourquoi, parce que ce qui se passe actuellement dans le domaine de l’édition n’y est pas étranger. D’abord, il y a eu les accusations d’utilisation de l’IA sur le roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », livre que j’ai lu et chroniqué. Si j’ai été dérangée par les effets de style dans le dernier tiers du roman que j’ai trouvés trop nombreux, je n’ai jamais pensé que ce texte pouvait être écrit à l’aide de l’IA. D’ailleurs, à ce jour, aucun logiciel de détection n’est capable d’affirmer avec certitude qu’il s’est bien servi de l’IA pour écrire son roman. 

Puis, il y a eu les accusations de plagiat, avec preuves à l’appui. Le dossier est devenu plus délicat à défendre. Encore que, on peut tout à faire plagier les écrits d’un autre sans avoir eu recours à l’IA pour écrire son roman. Ce sont deux choses très différentes. 

Ensuite, l’Académie du Goncourt l’a retiré de sa liste pour des raisons que vous trouverez aisément en ligne. Un désaveu cinglant. 

Suite à cette affaire, de nombreux « experts » ont émergé. Eux n’utilisent pas l’IA, bien sûr, mais ils savent reconnaitre de manière certaine les textes écrits avec l’IA. 

Ces mêmes experts ont choisi de nourrir la bête en insérant des textes entiers dans les logiciels de détection pour prouver que… des noms ont été révélés, des accusations proférées. En même temps, des auteurs ont pris la parole, et certains de manière extrêmement violente. J’ai été très choquée par les mots de certains d’entre eux. Non à cause des idées qu’ils véhiculaient, mais à cause de la façon dont ils les véhiculaient. Participer à la vindicte populaire qui consiste à frapper sur quelqu’un déjà à terre ne fait pas partie de mes principes. Je l’affirme ici avec conviction : je ne lirai plus aucun de ceux qui ont participé à détruire la réputation d’un homme de cette façon. 

Loin de s’arrêter, la cabale a continué. Il existe sur les réseaux un hurluberlu qui rajoute de l’essence sur un incendie, et ceci tous les jours depuis le début de cette affaire. Il ne demande plus à Thélyson Orélien de prouver l’utilisation de l’IA (il part du principe qu’il l’a fait), il lui demande maintenant de fournir ses prompts pour prouver que c’est bien lui qui a prompté. On marche sur la tête ! 

Si je rappelle ces faits, c’est pour expliquer ce qui se passe avec ma panne d’écriture. Je tiens mon blog depuis dix ans. Si vous lisez mes chroniques, disons d’il y a 4-5 ans, vous verrez que j’utilise le rythme ternaire depuis très longtemps. Si vous êtes sensible à la musicalité d’une phrase, lisez-la à voix haute et vous comprendrez pourquoi. Je ne vais pas me justifier. Sauf que… depuis ce scandale, je ne sais plus écrire. Tout simplement parce qu’on pourrait m’accuser de rédiger avec l’IA.

Hier, j’ai écrit ma chronique sur le nouveau livre de Chris Whitaker « La lumière qui nous reste ». Quand je dis écrire, ça veut dire du début à la fin, 100 % humain. Je me suis relue plusieurs fois, et j’ai eu des doutes à chaque paragraphe. J’en suis arrivée à me dire que cette chronique faisait quand même « très IA »… alors que j’en ai écrit chaque mot. L’affaire Thélyson Orélien et ses conséquences ont réussi à mettre à terre ma créativité et ma confiance en ce que je pouvais écrire. 

Et je ne suis pas la seule. 

Une illustratrice extrêmement talentueuse a été sommée de prouver que son livre, vendu presque 100 euros, n’était pas fait avec l’IA. Elle a dû publier ses croquis faits à la main, des vidéos qu’elle avait eu l’intelligence de faire pour montrer son processus créatif. Elle a été dans l’obligation de montrer patte blanche pour que sa réputation ne soit pas détruite. 

Et ceci ne fait que commencer. Nous sommes effectivement entrés dans l’ère du doute et de la dénonciation calomnieuse. Et pour contourner cela, il faudra apporter la preuve que… 

Récemment, dans une story, Baptiste Beaulieu s’est exprimé sur l’aberration de ce cercle vicieux. Pour résumer sa pensée, il dit que, comme l’homme a nourri l’intelligence artificielle, celle-ci écrit désormais comme nous. Qu’il ne faudra pas s’étonner que cela devienne de plus en plus souvent le cas, puisqu’on ne cesse de nourrir la machine en lui donnant des textes à analyser ! Ainsi la Bible, Victor Hugo and Co… vous connaissez l’histoire. Tous plus de 50 % d’IA. 

Pour ne pas être accusé, il faut donc changer sa façon d’écrire. Vous oubliez vos effets de style, comme le rythme ternaire, les comparaisons, le « ce n’est pas ceci… mais c’est cela », les phrases courtes (que j’utilisais aussi) et vous inventez une écriture qui n’est pas la vôtre (et que vous trouvez moche, en passant). 

Voilà où nous en sommes. Voilà où j’en suis. Est-ce que j’ai envie de faire cela ? Non. Est-ce que j’ai envie de modifier ma façon d’écrire ? Non. Est-ce que je suis prête à faire l’objet d’accusations ? Certainement pas. Est-ce qu’il serait possible de se défendre même en écrivant sur du papier, avec une plume de cul d’autruche et une bougie ? Non, on trouverait quand même à redire. Et, en désespoir de cause, il y a toujours les adages « il n’y a pas de fumée sans feu », « quand on a un doute, il n’y a pas de doute » et j’en passe.

Il est impossible de se sortir de ce genre d’insinuation sans dégâts. Il existe déjà tant de sujets au quotidien qui réclament de l’espace mental que je n’ai pas envie de me rajouter ça dans le dossier des problèmes à résoudre. 

Alors, quid maintenant ? Je vais vous dire comment je me sens. 

Estomaquée par la violence de l’affaire Thélyson Orélien. Cet acharnement valait-il le coup ? Son livre, qui décortique le parcours d’un migrant, était un livre nécessaire. Dommage que cette cabale se soit portée sur ce livre-là. Je vous renvoie à l’analyse de Karine, du compte les parenthèses élémentaires. J’imagine cet homme, mort socialement, mort littérairement, rentrer chez lui avec cette somme d’accusations sur le dos….

Et je tremble pour lui. Je vais même plus loin : je tremble pour sa vie. Je ne sais pas si moi, je pourrais me relever d’un truc pareil et j’espère, pour tous ceux qui se sont joints à la meute, qu’il n’attentera pas à sa vie. 

Trahie par un milieu que j’ai défendu GRATUITEMENT depuis 10 ans. 

Trompée par certaines personnes que je croyais sensibles à l’Autre, humaines, bienveillantes, et dans la compassion. 

Perdue parce que j’aimais ce que je faisais. J’en avais fait une routine, j’ai follement aimé partager mes coups de cœur, essayé de trouver des angles originaux pour aborder des livres, trouver les bons mots, la bonne phrase qui sonne de manière juste pour donner aux autres l’envie de découvrir ces livres. 

Découragée d’évoluer dans un monde que je ne reconnais pas et dans lequel s’acharner sur quelqu’un, le mettre à terre, le piétiner devient un sport national. (encore un rythme ternaire !)

Je termine quand même par une note d’humour un peu cynique, mais vous me connaissez, je dis toujours ce que je pense. Toute une profession s’élève pour dénoncer un roman soi-disant écrit avec l’IA. Personne ne pipe mot quand on envoie des tonnes de services de presse à des influenceurs du livre qui ne les lisent pas, se contentent d’en faire de pâles résumés ou de synthétiser leur pensée par un concours de grimaces (sourire pour dire « c’est bien », visage déformé pour dire « c’est nul »).

Il faut avouer que c’est quand même assez risible, et que ce silence face à de telles pratiques montre à quel point servir la soupe, peu importe comment, c’est toujours mieux que de ne rien faire du tout. L’escroquerie que l’on accepte des uns est inacceptable chez les autres, même s’ils racontent des passages de vie, avec ou sans l’aide de l’IA. 

Nous sommes entrés dans l’ère du soupçon, et je ne suis plus sûre de vouloir en faire partie. Je garde les amitiés qui se sont créées, les échanges passionnants avec bon nombre d’entre vous, et les textes qui ont toujours été ma bouée de sauvetage en toute situation. Lire a toujours été mon échappatoire.

Mais, depuis le 21 septembre, je ne lis plus. Je n’y arrive plus. Aux auteurs qui n’ont pas pris la parole pour déverser la haine, je veux dire : votre silence vous honore. À ceux qui, parfois des primo-romanciers, se sont joints à la meute, je veux dire : moi, je n’oublierai pas vos mots. Ici, on ne différencie pas l’homme de l’artiste !

Chronique non relue, brute de décoffrage et 100 % humaine !

Bilan lecture 2025, quand continuer n’est plus une évidence.

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