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La mariée silencieuse, Piergiorgio Pulixi.

La mariée silencieuse de Piergiorgio Pulixi

J’ai lu « La mariée silencieuse » la semaine où des dizaines de milliers de personnes défilaient en France, de Bastille à Nation et dans près de quatre-vingts autres villes, pour réclamer une loi intégrale contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants. Ce mouvement, relancé par le meurtre d’une fillette, met en lumière des chiffres affolants : neuf plaintes pour viol sur dix classées sans suite. Ce roman de Piergiorgio Pulixi parle de notre actualité. 

À Milan, huit mois après le meurtre de sa fille Maria Donata, retrouvée assassinée chez elle, vêtue d’une robe de mariée qui n’était pas la sienne, son père, Italo Seu, vigneron sarde devenu malgré lui tuteur de son petit-fils dans une ville qui l’écrase, refuse de laisser l’affaire mourir. Il finit par convaincre le vice-questeur Vito Strega, criminologue de renom tout juste rentré d’une mission humanitaire en Méditerranée, de rouvrir le dossier avec son équipe : l’inspecteur vénitien Bepi Pavan et l’inspectrice Eva Croce.

Au même moment, Milan est frappée par une vague de féminicides et d’agressions apparemment sans rapport avec « La mariée silencieuse », jusqu’à ce que Strega soupçonne que les deux affaires obéissent à une seule et même mécanique : tous les suspects ont un alibi inattaquable. Comme par hasard, les différentes enquêtes butent alors sur des « coïncidences heureuses ». 

Piergiorgio Pulixi traite ici le féminicide comme un système. Il montre la violence comme un engrenage identique d’un cas à l’autre : humiliation, contrôle, isolement progressif, plainte déposée trop tard, mesures de protection contournées sans conséquence réelle et pousse le lecteur à reconnaître, affaire après affaire, des éléments identiques. Il faut se méfier des alibis trop parfaits, parce qu’un innocent authentique en possède rarement d’aussi solides. Cette inversion de logique résume parfaitement le contenu de « La mariée silencieuse » : le vrai coupable n’est jamais visible tant qu’on cherche un individu isolé plutôt qu’un système de complicités passives. 

Et c’est précisément ce dont parle en ce moment la Coalition féministe et enfantiste qui porte le projet de loi intégrale en France, ce refus de traiter les violences sexuelles comme une accumulation de cas individuels plutôt que comme un phénomène structurel. « La mariée silencieuse », sans intention militante affichée, documente exactement ce que ce mouvement dénonce… une justice qui, cas par cas, referme les dossiers, alors que le problème se niche dans la répétition du motif. 

À y regarder de plus près et parallèlement au sujet de fond, il me semble que Piergiorgio Pulixi a énormément travaillé sur la notion de silence. Dans « La mariée silencieuse », le silence s’empile par strates et le résultat est assez frappant. Il y a d’abord le silence de la victime elle-même, qui se cache de sa propre famille. Puis, il y a le silence de l’entourage, comme la voisine qui ne veut pas s’en mêler. Ensuite, force est de constater qu’il y a le silence institutionnel, celui des plaintes classées sans suite, des mesures de protection contournées sans qu’il n’en coûte rien à personne. Enfin, et c’est le plus retors dans l’affaire de Maria Donata, il y a le silence des complices actifs dans son assassinat.

Ces quatre strates du silence ne s’additionnent pas, car, objectivement, c’est chaque strate qui rend la suivante possible. L’auteur italien démontre qu’aucune violence de cette ampleur ne prospère seule sans cette architecture patiente de silences superposés qui la couvre. 

Dans « La mariée silencieuse », les hommes rongés par le ressentiment échangent des informations intimes entre eux sur le dark web. Piergiorgio Pulixi s’intéresse de très près à la typologie de cette masculinité de meute. Ce qui m’a plu et semblé juste dans cette façon de traiter le sujet est que le roman ne réduit pas ces hommes à des silhouettes interchangeables : chacun a sa propre généalogie du ressentiment, sa propre manière de se raconter une histoire où il est la victime. Cette communauté d’hommes s’organise contre des femmes qu’ils ont eux-mêmes réduites au silence en choisissant un nom de forum assez parlant, que je vous laisse découvrir.

D’autres sujets sont également décortiqués dans « La mariée silencieuse », qui tous convergent vers l’altérité. Car finalement, le racisme ordinaire envers Strega, qui est métis, ou la grossophobie envers Bepi, confluent vers la même forme de violence. La haine qui vise les femmes et celle qui vise la couleur de peau ou toute forme de « différence » procèdent du même réflexe. Il faut désigner un bouc émissaire à qui faire porter le poids de sa propre impuissance sociale… 

Techniquement, l’intrigue de « La mariée silencieuse » tient parfaitement debout. La référence à L’Inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith pour percer le mystère du double crime est un beau clin d’œil à la littérature de genre, puisqu’elle devient un instrument de résolution de l’enquête. J’aime toujours les constructions en double enquête parallèle. Ici, la reconstruction méthodique du passé sarde de la victime par Mara Rais depuis Cagliari répond aux investigations à Milan. 

Même si le lecteur suit activement la partie « thriller », il me semble que la valeur réelle de « La mariée silencieuse » réside dans les thématiques qu’il traite. Les féminicides, la radicalisation masculiniste en ligne, le racisme ordinaire et, d’une manière générale, la différence, sont les vrais enjeux du texte. L’enquête policière n’est finalement qu’un prétexte pour les explorer en profondeur. Je pense que c’est cela qui a su capter mon intérêt dès les premières pages. 

De plus, la série « Les chansons du mal», composée maintenant de sept tomes avec celui-ci, génère un attachement fort aux personnages. J’aime retrouver Eva et Mara, Strega et maintenant Bepi. Dans les œuvres de Piergiorgio Pulixi, le lecteur ressent également une immense tendresse pour les lieux, et notamment pour la Sardaigne. On s’y sent un peu comme à la maison en replongeant dans chaque nouveau volume. 

Si vous aimez cet auteur, et le thriller social, « La mariée silencieuse » devrait vous combler. Le savoir-faire de l’auteur, couplé à des thématiques fortes et quelques notes d’humour, saura vous faire passer un très bon moment de lecture.

Traduction : Anatole Pons-Reumaux

Titre original : Per un’ora d’amore

Achat personnel – Chronique non rémunérée. 

Editeur : Gallmeister

Sortie : 8 avril 2026

400 pages, 25,90 euros

Chronique du tome précédent : Stella, Piergiorgio Pulixi.

D’autres avis sur le roman – Babelio –

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