Dès les premières pages d’« Une vie si lointaine », M. L. Stedman vous dépose dans un camion Bedford qui cahote sur une piste de terre rouge en Australie-Occidentale, en janvier 1958. Trois hommes sont à bord, un père et ses deux fils. Vous ne sortirez plus de ce pays, de cette famille et de cette histoire jusqu’à la dernière page.
Nous sommes dans le bush australien des années 1950. La précision des descriptions permet au lecteur de visualiser les lieux avec une acuité sensorielle singulière : la terre rouge à perte de vue, le soleil qui laboure un ciel sans fin, les kangourous qui font pivoter leurs oreilles pour localiser un grondement lointain, les pompes à vent qui gémissent dans les parcs à moutons, l’odeur de la laine souillée dans les hangars de tonte, la chaleur qui dépasse l’entendement et le gel soudain des citernes par les nuits d’hiver. Ce pays, à la fois magnifique et impitoyable, impose aux gens qui y vivent ses rythmes et ses nécessités.
Dans « Une vie si lointaine », la station d’élevage ovin de la famille MacBride se situe à Meredith Downs, un tout petit point sur la carte de l’Australie-Occidentale. Pourtant, il s’agit d’un monde entier pour ceux qui y sont nés. Les grands espaces sont capables de rendre à la fois libres et prisonniers, de donner le sentiment que tout est possible et que rien ne changera jamais. Dans ce roman, le dépaysement est total, on est transporté ailleurs, dans un monde aux codes et aux règles inconnus.
« Une vie si lointaine » suit les MacBride sur plus d’une décennie. On entre dans leur histoire le jour où tout bascule, en janvier 1958. On les suit ensuite sur les années après l’accident. On voit les saisons changer sur Meredith Downs, les troupeaux se déplacer, de nouveaux visages arriver, d’anciens disparaître. On voit des enfants grandir et des adultes vieillir. On suit cette famille frappée par le sort, qui doit apprendre à exister avec ceux qui restent.
Ce temps long, qui s’étire, dit quelque chose de fort sur la façon dont on traverse les catastrophes…M.L.Stedman a de la patience avec ses personnages, elle leur laisse le temps de respirer, d’avancer ou de stagner, et de changer d’avis.
Au-delà des hommes, il y a deux femmes dans la famille MacBride, dont Rose, la seule fille de la fratrie. Elle va incarner le symbole d’une erreur qu’on ne peut pas réparer, puisque, quelques jours avant l’accident, une petite manipulation l’a conduite à mettre son frère dans le camion à sa place. Or, Rose devra porter cela seule, sans jamais pouvoir en parler à sa mère. L’impossibilité de dire, et de recevoir le pardon finit par structurer toute son existence. Cette erreur lui colle à la peau et sa culpabilité vis-à-vis de Matt, son frère survivant entraîne des catastrophes en chaîne.
Car, si « Une vie si lointaine » parle de culpabilité, il parle aussi de reconstruction, notamment à travers le personnage de Matt, et d’un secret qu’il devra porter. La famille MacBride va vivre autour de ce qui ne se dit pas. L’autrice est fascinante dans sa façon de montrer comment les familles construisent des architectures entières autour du silence, comment on détourne les conversations quand elles s’approchent de certains territoires.
Si les adultes portent des œillères, les enfants sentent ce qu’on leur cache. Et vous verrez comment une petite cicatrice devient un symbole, et un projet scolaire un prétexte pour poser des questions. Quand protège-t-on vraiment les gens en leur cachant la vérité, et quand les prive-t-on simplement de quelque chose qui leur appartient ?
« Une vie si lointaine » est aussi un roman sur la transmission, ce que l’on passe d’une génération à l’autre, visible ou non. Si les MacBride se ressemblent tous physiquement, ils héritent aussi d’erreurs et de silences, parfois intentionnellement, parfois sans le vouloir. Ils ne savent pas comment les aborder, soit parce qu’ils n’ont pas les mots, soit parce que la réponse les oblige à dire des choses qu’ils ne sont pas prêts à formuler. Ces questions non résolues les façonnent aussi sûrement que la terre rouge de Meredith Downs. On ne choisit pas ce qu’on transmet : on transmet souvent ce qu’on n’a pas réussi à réparer.
Et pourtant, malgré ces thématiques, « Une vie si lointaine » n’est pas un roman sombre. Les personnages choisissent de continuer à vivre malgré tout. Le chemin vers l’optimisme n’est pas facile, mais la vie peut trouver des chemins là où l’on ne les cherchait plus. Les occasions de trouver le bonheur se multiplient là où on ne les attend pas.
J’ai vraiment passé de belles heures de lecture avec ce texte si dépaysant, aux personnages tellement attachants. J’ai besoin d’évasion et d’auteurs qui savent raconter des histoires. Je ne connaissais pas M.L.Stedman, qui a publié « Une vie entre deux océans » en 2012, dont on m’a dit le plus grand bien. Je vais certainement retourner très vite en Australie, cette terre où le temps semble s’étirer…
Traduction : Odile Demange
Titre original : A far-Flung Life
Editeur : Stock
Sortie : 11 mars 2026
594 pages, 24,90 euros
Existe au format audio pour Audiolib, lu par Samuel Charle, 15h05 d’écoute
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