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Le retour de Carrie Soto, Taylor Jenkins Reid.

Le retour de Carrie Soto de Taylor Jenkins Reid

Dans « Le retour de Carrie Soto», Taylor Jenkins Reid construit un roman qui ressemble en surface à un récit de « comeback » : une championne de tennis sur le retour, un record menacé, une saison à tout ou rien. Mais, en réalité, l’écrivaine américaine propose une réflexion sur ce qu’on devient quand on a été fabriqué de toutes pièces, et que le corps vieillissant ne peut plus courir aussi vite ou sauter aussi haut. 

Avant même d’être une joueuse, Carrie Soto est une promesse que son père s’est faite à lui-même. Javier Soto arrive d’Argentine avec un passé de joueur de tennis professionnel trop tôt interrompu, des genoux abîmés et une conviction chevillée au corps : sa fille sera ce qu’il n’a pas pu être. Même s’il ne le formule pas ainsi, il parle de destin, de talent, de grâce héritée de la mère et de force héritée de lui. Dans « Le retour de Carrie Soto», la mécanique est claire… Carolina devient le vecteur d’une ambition inaccomplie. 

Taylor Jenkins Reid montre combien cette transmission-là n’est pas de la maltraitance, ni même vraiment de l’égoïsme. Javier aime sa fille avec une intensité totale. Il est présent, attentif, exigeant de lui-même autant que d’elle. Même au décès de sa femme, Javier reste, entraîne, cuisine, s’assied dans les gradins. Il fait tout. Tout sauf une chose : il n’apprend pas à sa fille à exister en dehors du court. La gloire est le seul récit qui compte. Carrie intègre cette leçon si profondément qu’elle cessera pendant longtemps de distinguer ce qu’elle veut de ce qu’on a voulu pour elle. 

À presque quarante ans, Carrie Soto sort de sa retraite avec un seul objectif : récupérer son record de vingt titres du Grand Chelem, menacé par Nicki Chan, joueuse de la génération suivante. Dans « Le retour de Carrie Soto», la raison profonde l’est moins. Ce qui pousse Carrie sur le court, ce n’est pas seulement l’amour du tennis, mais une forme d’ego. Si le record du nombre de victoires au Grand Chelem est attribué à une autre, que reste-t-il d’elle ? Elle n’a pas appris à être autre chose. 

Taylor Jenkins Reid dessine ici un portrait d’une femme qui a réussi à tous les égards mesurables et qui se retrouve, à l’heure du bilan, avec très peu de choses dans les mains qui ne soient pas des trophées. Les relations amicales ou sentimentales n’ont pas trouvé leur place. Carrie vit dans une vraie solitude, si ancienne qu’elle ne la reconnaît même plus comme telle. 

De plus, l’autrice américaine ne cherche pas spécialement à nous rendre Carrie sympathique. Elle reste dure, arrogante par moments, incapable de la moindre démagogie sociale. Carrie est une femme qui a été formée pour gagner des matchs et pas nécessairement pour « perdre » du temps avec les gens. 

Dans « Le retour de Carrie Soto», une attention particulière est accordée au corps vieillissant. Les infiltrations, la douleur qui revient pendant les matchs, les atterrissages qu’elle ne peut plus se permettre sont autant de rappels que l’excellence physique a une date de péremption que personne ne peut négocier. Le retour dans les circuits n’est pas traité à la manière d’un conte de fées. Taylor Jenkins Reid ne fait pas de Carrie une héroïne qui repousse les lois du corps par la seule force de sa volonté. Elle montre le travail, la souffrance, la lenteur de la reconstruction. Et elle en montre aussi les limites. Quinze kilomètres de course par jour à trente-sept ans, ça n’est pas la même chose qu’à vingt. 

Mais ce qui est fort bien traité ici, c’est que la dégradation du corps ne fonctionne pas comme une tragédie, mais comme une révélation. Carrie doit apprendre à jouer autrement parce qu’elle ne peut plus jouer comme avant. Elle doit devenir une joueuse plus intelligente pour compenser ce qu’elle ne peut plus faire de façon instinctive et physique. Dans ce processus contraint, elle commence à habiter son jeu différemment, avec davantage de conscience et moins de certitude absolue.

« Le retour de Carrie Soto» décortique également la façon dont les médias dans le domaine du sport. On y trouve des transcriptions d’émissions sportives radio et des extraits de magazines à scandales. Carrie est surnommée « la Masse d’armes », un surnom qui dit la peur, et non la réalité. Et quand les commentateurs ne l’appellent pas ainsi, ils utilisent le « mot en C », ce terme vulgaire qu’on réserve aux femmes jugées trop froides, trop ambitieuses, trop peu soucieuses de plaire. 

Taylor Jenkins Reid montre quel regard posent les médias sur une femme qui n’est pas forcément « aimable ». Un homme avec le même profil, introverti, exigeant, peu loquace en interview serait décrit comme intense, mystérieux, légendaire. Carrie, elle, est une « C ». Au-delà du réquisitoire, Carrie a elle-même intégré cette lecture. Elle sait qu’elle n’est pas aimée. Elle sait pourquoi. Et elle a choisi, consciemment, de ne pas se plier à ce qu’on attendrait d’elle pour changer ça. C’est une forme de résistance, même si elle coûte cher. 

Carrie a passé sa vie à exceller. Le tennis, elle l’a toujours placé à un niveau inaccessible. Et cette maîtrise absolue dans un domaine l’a rendue, dans tous les autres, étrangement vulnérable : aimer, se laisser aimer, faire confiance, demander pardon, rire sans raison. Son retour sur le court lui apprend non pas à jouer mieux, mais à tolérer l’incertitude et à prendre du plaisir. Car, à force d’être obsédée par la victoire, elle a aussi perdu le plaisir de jouer. 

Enfin, « Le retour de Carrie Soto» interroge également la question de la transmission. Javier a offert à Carrie la possibilité de devenir la plus grande joueuse de tennis de tous les temps. Il lui a aussi, sans le vouloir, transmis sa propre incapacité à exister hors du cadre de l’excellence sportive. Les deux choses sont inséparables. On ne peut pas prendre l’une sans l’autre. Ce que Carrie fait de cet héritage est le vrai sujet du roman, et le traitement qui en est fait est passionnant. 

Taylor Jenkins Reid est une autrice surprenante. Jusqu’ici, mes préférés étaient « Les sept maris d’Evelyn Hugo», « Daisy Jones & The Six », mais « Le retour de Carrie Soto» entre désormais dans cette catégorie. Il faut dire qu’il me renvoie à mon adolescence et aux longues heures passées devant Roland-Garros… Si vous aimez le tennis, vous savez ce qu’il vous reste à faire. Pour ma part, j’ai passé un excellent moment de lecture à côté d’une héroïne volontaire, extrêmement attachante malgré son apparente froideur. 

Achat personnel, chronique non rémunérée.

Traduction : Typhaine Ducellier 

Titre original : Carrie Soto is back

Editeur : Charleston

Sortie : 5 mai 2026

480 pages, 22,99 euros.

 

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