« Celui qui ment le premier » a pour héroïne une femme qui n’existe pas. Sa vie de carte postale n’existe pas. La belle maison où elle vit avec Ryan n’existe pas. Toute sa vie a été préfabriquée par un certain Monsieur Smith, son employeur. Evie travaille sur missions. Elle ne connaît que sa cible, dont le nom lui est donné par un système de boîte aux lettres. Ryan est sa cible. Pourquoi ? Elle n’en sait rien. Que doit-elle obtenir ? Aucune idée.
Ses ordres viendront plus tard. Elle a si bien réussi à s’infiltrer dans sa vie qu’elle habite désormais dans la belle maison dont Ryan a hérité de son grand-père. En attendant plus d’informations, elle joue son rôle de femme amoureuse. Jusqu’à ce fameux jour où une autre femme arrive en ville, au bras d’un ancien ami de Ryan. Cette femme porte son nom… son vrai nom. Elle annonce venir de la petite ville où Evie est née. Elle a enfilé le costume de son ancienne vie. Danger. Que veut-elle ? Pourquoi a-t-elle été envoyée ? À partir de là, tout bascule, l’infiltrée devient la cible.
Lentement, le puzzle se met en place, et c’est tout l’intérêt du roman. Ashley Elston parvient à appâter son auditoire dès les premières pages en accentuant son roman sur les petits et grands mensonges. Qui manipule qui ? Le mode espionnage est enclenché et le lecteur, méfiant, doute progressivement de tout ce qui est annoncé. Mais l’autrice est maligne : elle insère dans « Celui qui ment le premier » des temporalités multiples, des chapitres qui alternent les identités et les pseudonymes. Cette structure nourrit les révélations et lui permet de tenir son lecteur. Et ça fonctionne ! La texture du livre repose sur le puzzle administratif fabriqué pour Evie afin que sa couverture soit crédible. Le mensonge devient matière plausible, tout est vérifiable. Autant dire que, si quelqu’un est capable de fabriquer votre passé, que vaut vraiment votre présent ?
Vaste question à laquelle l’autrice répond partiellement, en laissant l’imagination faire le reste. Evie est en réalité une addition de gestes qui façonne son image. Elle n’existe réellement qu’à travers la crédibilité que les autres lui apportent. Le mensonge devient un outil de survie s’il est cohérent et permet de rester en vie.
La véritable interrogation de « Celui qui ment le premier » est finalement la morale, envers soi d’abord, mais aussi envers les autres. Elle se glisse dans les marges où le mensonge protège et où la vérité est susceptible de blesser. Les loyautés qui se heurtent, les promesses relatives et les détours pragmatiques démontrent à quel point les choix fabriqués peuvent faire monter la pression. La boussole morale tremble et vient chatouiller la dignité que l’on voudrait sauver. Comment ne pas se trahir soi-même ?
D’autant que l’artisanat du secret semble être une obsession réjouissante pour Ashley Elston, qui fait montre de très bonnes idées. Si vous ne savez pas quelle méthode utiliser pour ne pas laisser d’empreintes, réjouissez-vous : vous saurez tout ! J’ai beaucoup aimé l’usage ingénieux qu’elle propose pour Instagram qui lui sert d’outil de dépôt de messages cryptés. Il y a un petit côté « James Bond » et « Mission impossible » dans « Celui qui ment le premier ».
Côté intrigue, en sus des objectifs de la mission, l’ombre de M. Smith menace et devient très concrète dans la mécanique de tests permanents qu’il met à profit « par tous les moyens nécessaires ». Les mises à l’épreuve et les rappels à l’ordre annoncent une escalade de la violence. L’emprise professionnelle qu’il exerce sur Evie, par exemple, semble très sectaire : identité fabriquée, paramétrage des amitiés, audit des échecs et actions en conséquence, menaces enclenchées. Comment ne pas vouloir lui échapper, surtout lorsqu’il devient évident qu’il n’a plus confiance en vous ?
Là où Ashley Elston est rusée, c’est dans sa création du personnage de Ryan. Ce garçon a tout du gendre idéal, mais ses affaires professionnelles sont très très obscures. Le positionnement intermédiaire qui lui est attribué, entre le mari parfait et potentiellement l’arnaqueur de service, brouille les pistes. Dans « Celui qui ment le premier », tout le monde ment, mais pas pour les mêmes raisons.
Sur la forme, Ashley Elston possède un vrai sens du rythme. Elle maitrise les alternances entre instants feutrés et montées en pression. Elle parvient à faire dérailler une vie banale en bombe à retardement. C’est assez réjouissant ! J’ai beaucoup aimé l’utilisation de ce « trope » : quelqu’un vole la vie qu’Evie a elle-même dérobée. Cela permet d’enclencher le jeu du chat et de la souris en lui donnant un relief singulier. De plus, le lecteur se trouve réellement face à une écriture de la vie quotidienne (si vous avez vécu aux États-Unis, vous reconnaitrez beaucoup de votre ancien environnement). Ce choix apporte, à mon sens, crédibilité et identification du lecteur. D’ailleurs, le soin apporté aux personnages secondaires va dans ce sens. On croit à cette histoire à 100 %.
« Celui qui ment le premier » bâti sur des faux-semblants est un roman d’une efficacité redoutable. C’est aussi une lecture plaisir qui change un peu du thriller traditionnel. J’aime bien les intrigues à masques multiples sans révélation à chaque page. Et puis, il y a des questionnements dans cette histoire, une morale : lorsque l’on est construit de toutes pièces, que reste-t-il de « vrai » ?
Traduction : Laure Manceau
Titre original : First Lie Wins
Editeur : Actes Sud
Sortie : 3 septembre 2025
400 pages, 22,80 euros
Existe au format audio pour Lizzie, lu par Kaïna Blada
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