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LA CARTE POSTALE, Anne Berest – Grasset, sortie le 18 août 2021.

Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va, savoir d’où l’on vient pour savoir qui l’on est. Tel est l’un des enjeux de ce roman d’Anne Berest en quête des origines de sa famille. Une carte postale anonyme mentionnant quatre prénoms arrive au domicile familial en janvier 2003 : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Postée depuis la poste du Louvre, à l’attention de M. Bouveris, cette carte postale secoue l’arbre généalogique et occasionne bien des interrogations auxquelles succéderont les recherches d’Anne Berest pour connaître l’identité du mystérieux corbeau. Véritables chemins de vies, sur plusieurs générations, la romancière nous emporte au cœur de sa famille, les Rabinovitch. À travers les âges, les personnages, les lieux, l’Histoire, elle cherche à comprendre qui étaient ses arrière-grands-parents, sa grand-mère, sa grand-tante et son grand-oncle. Sa mère, Lélia, détentrice du peu restant de l’histoire familiale devient celle qui transmet, et se transforme en l’un des personnages centraux du roman. Plusieurs années de recherches, de documentations, de lettres et d’extraits de journaux intimes permettent à Anne Berest de naviguer au cœur de cet arbre, de tisser un lien entre les êtres, jusqu’à sa sœur et elle : Claire Noémie Berest, Anne Myriam Berest. La vie est parfois bien facétieuse… elle se joue des époques, des lieux, ferme des portes du passé puis les ouvre au présent à qui possède la volonté de chercher et de relever les indices. 

« La carte postale » explore d’abord la transmission familiale. Qu’elle soit consciente, tel que donnée par Lélia ou inconsciente laissée par des « indices » semés tels de petits cailloux blancs, elle permet de s’appuyer sur le passé pour mieux analyser le présent. Que signifient les prénoms que nous donnent nos parents ? Ont-ils un sens ou une histoire cachés ? Quel est leur poids ? Ayant déjà effectué plusieurs consultations de psychogénéalogie par ce qui est communément appelé un « un référentiel de naissance », il nous est parfois offert la possibilité de combler les blancs lorsqu’il ne reste plus personne pour transmettre l’histoire familiale, mais aussi de « récolter » la transmission inconsciente véhiculée par l’ADN… toujours de mère en fille. Ce qui apparaissait alors comme une coïncidence devient un lien. Les choses incomprises s’éclairent. Les mystères se défont. Pourquoi insistons-nous pour aller dans une école bien précise ? D’où vient le métier que l’on s’est choisi ? Les contours des coïncidences se précisent pour laisser place à un véritable lien intergénérationnel, l’image du puzzle devient plus nette. « Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’une mémoire nous pousse vers des lieux connus de nos ancêtres, nous entraîne à célébrer des dates qui furent importantes dans le passé, ou à apprécier des gens dont — sans que nous le sachions — la famille a croisé autrefois la nôtre. Tu peux appeler cela de la psycho-généalogie ou croire en une mémoire des cellules… »

L’autre enjeu de « La carte postale » est de poser une question : qu’est-ce qu’être juif ? Pour y répondre, l’auteur nous emmène là où tout a commencé, en 1918, à Moscou. Elle y narre les préoccupations de ses aïeux, leur mode de vie, des dates clés, des évènements familiaux. Jusqu’au fameux « es’shtinkt shlekht drek – ça pue la merde. » lancé par un personnage. Jusqu’à ce moment où est prononcée la phrase annonciatrice des horreurs qui vont suivre «— Il faut que vous compreniez une chose : un jour, ils voudront tous nous voir disparaître.» Anne Berest est juive par sa mère, mais ne sait pas ce que veut dire « être juif ». Dans sa famille, la religion n’était pas pratiquée. Elle liste les instants où elle a entendu ce mot, « juif », qu’elle ne comprenait pas. Les recherches d’Anne la mèneront à une douloureuse conclusion : la persécution des juifs à travers les lieux et les âges, comme si, cette phrase de la Bible l’annonçait : «Dieu dit à Abraham : sache bien que tes descendants seront pour toujours des étrangers sur une terre qui n’est pas la leur. On les asservira et on les fera souffrir pendant quatre cents ans.» À travers ses ascendants, le passé se raconte, tout particulièrement en France, en 39-45, puis dans les camps où des milliers de juifs périssent. 

« La carte postale » est construit comme un roman policier, mais l’auteur y développe une forme d’intrigue basée sur des faits réels, historiques. Au fil de l’eau, elle remet en perspective les grandes décisions du régime nazi, puis celles du régime français. Il est troublant de noter qu’avec le recul historique, il est plus facile de comprendre comment un système naît, se déploie, se propage, de relever les indices qui le laissaient percevoir. Ce roman est d’une beauté infinie, écrit avec le cœur et les tripes, cela transpire à chaque page. Anne Berest y déploie une tendresse profonde pour ses aïeux, pour sa mère, pour sa sœur, parle avec transparence du vécu familial. C’est un livre émouvant, puissant, aux émotions omniprésentes, l’histoire d’une quête personnelle, mais aussi les histoires de quatre générations de femmes et d’hommes en exil, qui cherchaient leur place. 

« La carte postale »  est encore en lice pour le Goncourt des lycéens (annonce le 25 novembre 2021) et je croise les doigts pour que ce magnifique roman ait touché le cœur des plus jeunes. La prochaine génération, ce sont eux. Ils cherchent sans doute leur place eux aussi, et ce roman pourrait sans doute les aider à la trouver. 

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