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RESPIRE, Niko Tackian – Calmann-Lévy, sortie le 5 janvier 2022.

« Les évaporés du Japon » est le résultat d’années d’enquête sur un phénomène troublant qui se déroule au Japon. Chaque année, plus de 100 000 personnes choisissent de disparaître sans laisser de traces, le plus souvent par honte ou peur du déshonneur pour eux-mêmes ou leurs familles. C’est le point d’ancrage du nouveau roman de Niko Tackian, « Respire ». Yohan n’en peut plus de sa vie actuelle. Écrivain ayant connu le succès lors de la publication de son premier roman, il peine à écrire le second. « Son aura de génie avait fondu comme neige au soleil, tout le monde voyant désormais son succès comme un coup de chance et son talent comme un éclair ayant illuminé le ciel une fraction de seconde avant de ne laisser qu’une nuit opaque et uniforme de médiocrité.» Sa compagne l’ayant quitté, désormais seul avec ses démons, comment ne pas être attiré par les sirènes de Blue Skye qui propose d’avaler un « unique comprimé aux reflets de nuit » pour se retrouver ailleurs, recommencer sa vie sans être sans cesse confronté à son passé et à ses échecs ? Yohan se retrouve alors catapulté sur une mystérieuse île. Il devient le détective Achab, part à la découverte de son nouveau « home » et de ses habitants. 

Tout d’abord, j’aimerais séparer le fond de la forme. J’ai lu tous les romans de Niko Tackian et je dois dire qu’en découvrant « Respire» j’ai été frappée par le soin apporté à l’écriture. Si ces textes précédents étaient davantage des scénarios jouant principalement sur les actions, nous sommes ici dans un récit plus littéraire. Un soin particulier est par exemple apporté aux descriptions de l’environnement, mais aussi aux préoccupations émotionnelles du personnage principal. Le côté psychologique a un peu distancé le canevas scénaristique, tout en gardant un aspect extrêmement visuel. Nous sommes sur une île, endroit paradisiaque par excellence, et l’auteur ne nous laisse pas l’oublier. Au-delà de l’intrigue, toujours très efficace chez l’écrivain, j’ai aimé la façon dont le lecteur suit l’évolution psychologique de Yohan, « Il avait tiré un trait sur la créature craintive et réservée qu’il était», la fin de «l’impuissance littéraire», et donne au lecteur un temps d’avance sur ce que sera le fond de ce livre : un hommage à la littérature et au cinéma. Nul ne peut lire le nom « Achab » sans penser au Capitaine imaginé par Herman Melville dans « Moby Dick ». D’autres hommages littéraires seront mis en lumière comme « L’homme qui aimait les îles » ou « L’île de Felsenbourg ». Le plus frappant, et c’est sans doute ce qui m’a le plus « travaillé » dans cette lecture, c’est ce sentiment de déjà-vu cinématographique, avaler une pilule et disparaître, remonter et changer sa vie, avoir de supers pouvoirs, toutes ces thématiques autour d’une pilule du bonheur qui ferait table rase du présent ou contribuerait à l’améliorer, à avoir une nouvelle chance. J’ai évidemment pensé à « Matrix », à « Shutter Island », à « Limitless » à « Hunger games » lors du premier avertissement « Évite de sortir la nuit… C’est dangereux. », à « Dark fields » où l’on suit un écrivain raté qui découvre une pilule miracle, mais aussi au récent et controversé « Old » de Night Syamalan. Une belle brochette de références qui peuvent accentuer ce sentiment de déjà-vu, mais qui s’avèrent contribuer à renforcer cette impression de danger, ce climat angoissant et nébuleux développé dans tout le roman. 

Parlons de l’intrigue maintenant totalement axée sur l’ambiance dégagée par cette île et les protagonistes qui y vivent. Lors de la découverte de son nouveau lieu d’habitation, Achab rencontre des personnages qui contribuent à maintenir ce climat d’angoisse. Chacun est là pour des raisons qui lui sont propres et chacun a une histoire personnelle à cacher. « En venant ici, on laisse nos tares à la porte. » Peut-on réellement faire table rase du passé, repartir de zéro et accepter de vivre et d’exister en harmonie avec la nature, sans se poser de questions, simplement en se laissant vivre ? L’image de l’île paradisiaque, son côté enchanteur et idyllique perd peu à peu de sa superbe pour devenir une prison à ciel ouvert, un endroit d’où l’on ne s’échappe pas. La grande aventure se métamorphose en huis clos dans laquelle les évaporés se muent en ennemis potentiels. « Ici les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent être… Gardez ça à l’esprit. » Une fois la lecture commencée, difficile de l’interrompre puisqu’on est totalement embarqué par le récit, en quête de savoir qui sont ces habitants, ce qu’ils ont à camoufler, quelle est l’histoire de l’île. Est-ce une expérience scientifique ? Yohan est-il plongé dans une sorte de coma qui le fait délirer ? Est-il réellement vivant ? De nombreuses hypothèses se dégagent sans pour autant réussir à valider l’une d’entre elles… jusqu’à la toute fin. 

Dans « Respire » Niko Tackian s’éloigne un peu du polar pur et dur pour s’autoriser un mélange des genres : enquête policière, soupçon de fantastique, zeste de récit d’aventures. Si cela m’a déstabilisée parfois, habituée à le « classer » dans un certain genre, chagrinée par cette impression de déjà-vu (jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait là d’une volonté de l’écrivain de rendre hommage à des perles de notre héritage culturel), je salue la volonté de se mettre en danger pour essayer quelque chose de nouveau. 

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