Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

« Entre toutes les mères » est le roman d’une génération de femmes « maudites » pour lesquelles la maternité n’est pas instinctive, ne coule pas de source, ne vient pas spontanément lors de la naissance de l’enfant. Chacune doit composer avec ses failles, se remémorer ses relations avec sa propre mère et cet héritage est extrêmement lourd à porter. Mais pour Blythe, les choses seront différentes, elle va briser ce cercle infernal, couper la chaîne des traumatismes qui se transmettent de mère en fille et avoir avec sa fille Violet des liens puissants, aimants, et tendres. Lorsqu’elle rencontre Fox, ils forment le couple parfait, ils sont en symbiose totale. La question d’avoir des enfants surgit naturellement et malgré les appréhensions légitimes de Blythe qui a connu des relations très conflictuelles avec sa mère Cecilia, elle se retrouve rapidement enceinte d’une petite fille, prénommée Violet. Les attentes de Fox sont énormes concernant la maternité et rapidement Blythe ne se sent pas à la hauteur. Son statut d’épouse disparaît pour laisser place à un statut de mère qui se doit d’être aimante, câline, attentive. Elle doit tisser avec son enfant des liens profonds. Sauf que… Violet n’est pas une petite fille comme les autres et ce lien entre elles ne se noue pas. Blythe perçoit des choses que son mari refuse de voir. Commence alors une bataille silencieuse, à coup de non-dits, de regards lourds et sombres et d’évènements angoissants.

« Entre toutes les mères » est un premier roman qui aborde de façon EXCEPTIONNELLE tous les aspects de la maternité, sous des angles différents et en profondeur. Il ne s’agit pas ici d’un nième récit sur les problématiques liées au fait d’être mère, il met en lumière ce dont d’habitude les mères ne parlent pas, parce que c’est politiquement incorrect. Incontestablement, nous sommes dans un roman contemporain noir qui démonte toutes les approches explicitées dans des livres du type « j’attends un enfant », car Ashley Audrain prend le parti de disséquer tout ce qui peut mal tourner lorsqu’on trimballe soi-même des tares familiales. Elle démonte le mythe de la dépression post-partum, expression valise et facile pour exprimer l’abattement ressenti par une jeune accouchée due à la chute des hormones, en défendant des femmes qui doivent, en réalité faire le deuil de leur « vie d’avant », parfois d’un métier, d’une identité propre et refusent, en leur for intérieur d’être cantonnées à ce rôle de mère qui n’est pas ce qu’elles sont. « Je ne voulais pas être l’axe autour duquel vous tourniez. (…) je réfléchissais à des moyens de m’échapper. »

Blythe veut être une femme et une mère, et pas simplement une mère.

Le roman dresse le portrait de plusieurs femmes. D’abord la lignée de Blythe : Etta sa grand-mère et Cecilia sa mère. Sont évoqués alors dans des apartés en italique, des souvenirs d’enfance qui permettent de mieux appréhender comment elles se sont construites, et la façon dont elles se transmettent le fait d’être mère. Une sorte de malédiction familiale se répercute de mère en fille : « Un jour, tu comprendras, Blythe. Les femmes de cette famille… nous sommes différentes. » et s’ancre profondément dans l’esprit de chacune, tant et si bien que lorsque Blythe devient elle aussi mère elle pense immédiatement « Pourquoi avais-je cru que je serai différente de la mère dont j’étais née ? » lorsqu’elle ne parvient pas à calmer les pleurs de sa fille. En sus, trois personnages de femmes viennent contredire cette fatalité, Madame Ellington mère de substitution de Blythe, la mère de Fox, et plus tard Gemma.

Implicitement, « Entre toutes les mères» explore le transfert des traumas de l’enfance dans l’ADN. Pour faire simple, le récit pose la question du « vais-je fatalement reproduire ce que j’ai vécu ? » ? Blythe bien décidée à rompre le fil de ces traumas intergénérationnels se retrouve mère d’une enfant qui semble avoir une conduite prédestinée : celui de la détester. Néanmoins, la pression sociale de la mère parfaite ne cesse de s’abattre sur elle, d’activer une forte culpabilité, d’être dans l’impossibilité de dire ce qu’elle ressent, même à son mari, face à cette enfant qui ne supporte aucun contact physique. « J’avais l’impression d’être la seule mère au monde qui n’y survivrait pas. La seule mère qui ne se remettrait pas d’avoir le périnée recousu de l’anus au vagin. La seule mère incapable de faire face à la douleur causée par des gencives de nouveau-né cisaillant ses tétons comme des lames de rasoir. La seule mère qui ne pouvait pas faire semblant de fonctionner avec son cerveau écrasé dans l’étau du manque de sommeil. La seule mère qui regardait sa fille en pensant, s’il te plaît. Va-t’en. »

Évidemment, Ashley Audrain pose un regard sur le couple qui passe de deux entités à trois. Au début sur un pied d’égalité, les forces en présence se déséquilibrent. L’un poursuit sa vie, l’autre stagne. L’un sort pour travailler, l’autre vit enfermé. L’un dort, l’autre non. L’un voit, l’autre préfère demeurer aveugle et se dresser en rempart entre la mère et la fille. La rancœur, l’aigreur et le début d’une forme de haine surgissent. « Je voulais à tout prix avoir plus de temps pour moi. Je voulais faire une pause – une pause d’elle. Ça me paraissait une demande légitime, mais tu me donnais l’impression de devoir encore faire mes preuves. » Le fossé se creuse, les mesquineries arrivent, les phrases blessantes sont jetées là sans pouvoir être reprises « Tu vas finir exactement comme Etta. », l’insulte suprême.

Je n’oublie pas ce que j’ai écrit en préambule, « Entre toutes les mères» est un roman noir. Au milieu de l’épuisement, de la fatigue des nuits sans sommeil, des interrogations de la mère, il y a Violet qui grandit, Violet qui n’est pas une petite fille tendre, Violet au regard dur et sans pitié, Violet et ses questions jamais innocentes. « Mais Violet était aussi violente qu’un cyclone. Et j’avais de plus en plus peur d’elle. » Le fantasme du bébé parfait s’évanouit. La suite, il vous faudra la découvrir seuls…

Ce roman a été un énorme coup de cœur, de même qu’un coup au cœur. Il a réveillé de nombreux souvenirs d’enfance pas toujours heureux. Il m’a fait me questionner sur mes relations passées avec ma mère, mais aussi sur mes relations avec mes propres filles auxquelles j’ai toujours dit la vérité sur mes blessures… comme pour conjurer le mauvais sort et empêcher ainsi que l’innommable ne se reproduise. J’ai adoré la franchise de l’auteur qui démystifie la maternité sans avoir peur du jugement tout en laissant entendre qu’on peut dire des choses, mais sans trop s’étaler de peur d’effrayer les esprits bien pensants. J’ai eu envie de serrer Blythe contre moi pour la consoler, mais aussi la laisser vider son sac. J’ai compati à ses émotions, « Notre journée était encadrée par ton départ et ton retour du travail. Tout ce que j’avais à faire, c’était la garder en vie dans l’intervalle. », j’ai détesté le personnage de Fox autant qu’il est possible de haïr ce mari pitoyable qui condamne sa femme au silence même s’il est un bon père, j’ai eu des sentiments ambivalents vis-à-vis de Violet que j’avais envie de claquer. Et puis, il y a le reste… tout ce que je ne peux pas vous dire… un abîme d’émotions, une totale empathie, de la colère, des larmes… La maternité n’est pas toujours un moment idyllique et ce n’est pas une provocation que de le dire. Les liens avec un enfant sont parfois difficiles à tisser, surtout quand votre enfance vient vous chatouiller. 

« Entre toutes les mères » est un roman remarquable, tendre et brutal, sombre et lumineux, mais si SINCÈRE.

Je remercie les éditions JC Lattès de leur confiance.

6 réflexions sur “ENTRE TOUTES LES MÈRES, Ashley Audrain – JC Lattès, sortie le 17 mars 2021.

  1. laplumedelulu dit :

    Ouh la. Quelle chronique Aude. Tu m’as collé des frissons. Merci à toi. Et hop, sur ma whislist. 🙏😘

  2. Magnifique ta chronique Aude, on sent combien ce livre t’a touché. Merci ! 😊

  3. Sylvie Gasq dit :

    J’ai fini à me laisser tenter par ce livre. Je l’attends et ai maintenant hâte de le lire ….

    1. Aude Bouquine dit :

      Qu’est ce qu’il est bien !! On en reparle ?

      1. Sylvie Gasq dit :

        Je viens de le terminer et j’ai apprécié ta chronique qui ne « spoile » pas le fait majeur de ce roman noir …
        Un livre perturbant sur l’inné, l’acquis, la transmission, les relations filiales et conjugales.

      2. Aude Bouquine dit :

        Merci beaucoup 😊

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