Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Tragédie en 4 actes « La chair de sa chair » nous emmène dans une thématique banale et pourtant si singulière : la maternité. Moira est mère de 3 enfants issus de 2 pères différents, pères totalement absents de la sphère familiale pour des raisons précises : l’un est en prison, l’autre s’est suicidé. Peter est l’aîné de la fratrie. C’est lui qui a envoyé son père en détention en intervenant face à des violences répétées. Moira bataille au quotidien pour nourrir ses enfants, elle enchaîne 3 jobs différents, s’escrime à payer les factures de soins dantesques de sa petite dernière atteinte de mucoviscidose. Elle n’a pas le temps de s’écrouler ni de se plaindre, elle encaisse les épreuves de la vie habituée à subir cette éternelle loi de Murphy. Dans son malheur, elle a une chance : pouvoir compter sur Peter son fils de 14 ans qui a grandi trop vite par la force des choses. «Elle lui raconte ses misères et ses contrariétés, même si elle sait que c’est presque contre nature de charger ainsi son propre fils de ses soucis. Elle n’a que lui sur qui compter.»

« La chair de sa chair » est avant tout un roman d’ambiance où l’atmosphère sourde devient de plus en plus étouffante. Le récit est entièrement axé sur la profondeur des personnages, leur évolution et leur psychologie. Un énorme travail a été fait sur l’évolution de chacun, surtout après le drame que va vivre Moira. J’ai aimé la façon dont Claire Favan a construit cette fratrie qui contribue à consolider ce que je pense intimement : nos enfants sont tous élevés de la même manière et pourtant ils sont tous si différents ! Une mère n’a pas la capacité de prédire comment son enfant va pousser, même si elle tente de donner une direction précise par l’éducation. Si Moira est en ce sens défaillante, imparfaite, fragile, puisqu’occupée à assurer la survie de la famille, elle délègue ses pouvoirs d’autorité tout naturellement à son aîné. Quelle mère n’a pas dit un jour « occupe-toi de ton frère ou de ta sœur pendant que je vais faire des courses, jusqu’à ce que je rentre du travail, etc. » ? Peter se retrouve donc bien indépendamment de sa volonté, propulsé au rang de chef de famille et c’est par lui que l’éducation parentale s’exerce. Cet aspect psychologique du roman est parfaitement développé, mais ce n’est pas le seul. 

Un autre aspect décortiqué par Claire Favan m’a semblé tout à fait captivant : la relation de la mère à la mère.

Moira était elle-même l’aînée d’une fratrie de 8 enfants et a eu le privilège d’être « bonniche en chef ». Sa mère lui a confié le rôle de mère de substitution, comme elle le fait elle-même avec Peter. Elle s’est donc occupée de ses frères et sœurs pendant que sa mère « a été à la recherche du grand amour toute sa vie.», exactement de la même manière que Moira qui cherche désespérément l’homme attentionné et dévoué qui partagera son existence, mais qu’elle a tant de mal à trouver. La vie de ces deux femmes ressemble à des poupées gigognes qui s’emboîtent parfaitement. Ce parallèle, entre les existences de Moira et de sa propre mère montre à quel point il est difficile de ne pas reproduire ce qui nous a fait souffrir enfant, malgré toutes les promesses faites à soi-même. D’une manière générale, le portrait dépeint des mères de ce roman est plutôt sévère, et sans concessions : vous découvrirez aussi celui de la mère de Bruce, un autre personnage qui arrive très rapidement dans le récit.  

Si l’intrigue peut sembler assez convenue, ce n’est pas tant l’originalité de l’histoire qui déclenche compassion et empathie, c’est le chemin que l’auteur prend pour la raconter. D’abord, elle met bien en exergue la recherche d’amour éperdu et exclusif d’un enfant vis-à-vis de sa mère, et elle le fait sous le prisme de différentes facettes. Ensuite, elle exploite parfaitement bien l’aveuglement maternel. La mère ne peut imaginer ce qui se trame sous son toit et la violence morale ou physique qui peut exister entre ses enfants. De la même manière, elle ne peut entrevoir la possibilité d’être manipulée par « la chair de sa chair». Outre les enfants, les hommes du récit existent pour rétablir une forme d’équilibre, couper mais aussi, paradoxalement, rattacher des liens tronqués, rétablir une communication de l’intime et offrir des possibilités d’ouvrir les yeux par la prise de recul. Les liens maternels sont parfois étouffants et aveugles.

Claire Favan nous entraîne dans un tourbillon d’émotions contradictoires jusqu’à un final qui glace le sang et reste longtemps en mémoire. De quoi vous laisser un peu de temps pour vous poser cette question : suis-je moi-même manipulée ?

Je remercie les éditions Harper Collins de leur confiance.

6 réflexions sur “LA CHAIR DE SA CHAIR, Claire Favan – Harper Collins, sortie le 3 mars 2021.

  1. Yvan dit :

    Tes mots me parlent, on est en phase (comme si souvent)

  2. tomabooks dit :

    Ce sera l’un de mes prochains achats, surtout après un tel avis 🙂

    1. Aude Bouquine dit :

      Bonne pioche ! Bonne lecture à toi 😉

  3. J’adore totalement ce ressenti.

    1. Aude Bouquine dit :

      Merci beaucoup 😊
      Très remuant ce livre quand on est mère… ça remue, ça remue et ça questionne…

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