Aude Bouquine

BLOG LITTÉRAIRE

Marion Brunet m’avait sidérée par la force des mots dans son livre « L’été circulaire ». Souvenez-vous : il était déjà question d’adolescents… Dans « Plein gris », il est à nouveau question d’adolescence. Édité chez PKJ, il est destiné à un public de lecteurs adolescents, mais qu’importe, il avait attisé ma curiosité par sa couverture que je trouve personnellement sublime. Je crois que je commence à comprendre pourquoi Marion Brunet place souvent des adolescents au cœur de ses romans : c’est une période charnière où les émotions sont décuplées, où l’on bascule très facilement d’une gentille discussion à table à une crise de nerfs en bonne et due forme à cause d’un simple mot prononcé de travers. Même s’ils nous énervent le plus souvent, et nous tapent sur les nerfs, l’adolescence est la période où le monde est à nous, où tout est à conquérir, où l’on a l’impression de pouvoir tout faire sans se fixer aucune barrière, avec un enthousiasme et une passion exacerbés. C’est également une période où lorsqu’on aime c’est pour la vie, et quand on est quitté une catastrophe qui ne peut que provoquer une mort certaine… le cœur ne va pas tenir.

C’est un groupe de copains qui embarque sur « Le Céladon» : Emma, Victor, Élise, Sam et Clarence, « la pièce rapportée » qui ne faisait pas partie du groupe au début. (la mère de Victor s’est mise en couple avec le père de Clarence). Les quatre d’origine font de la voile depuis qu’ils savent marcher et c’est bien parce qu’ils sont extrêmement doués que « Le Céladon » leur est prêté pour quelques jours, le temps de se rendre en Irlande et de revenir. C’est sans compter sur de vieilles rancœurs qui remontent à la surface, une tempête terrifiante qui s’annonce et la découverte du corps de Clarence dans l’eau (je ne vous spoile rien, c’est à la page 1). Alors, évidemment, ce drame et cette tempête vont renforcer les souvenirs communs, accroître la taille des failles dans l’amitié, amplifier les émotions, et attiser les reproches silencieux du passé et les non-dits.

Le narrateur du roman, Emma, mêle le fil du passé et celui du présent. Au fur et à mesure, le lecteur est pris dans ses confidences et commence à percevoir quelques secrets ayant pris d’énormes proportions, d’autres comportements qui ont tendu l’harmonie du groupe… Sous les éléments qui se déchaînent, les instants clés de ces amitiés remontent à la surface, mais aussi les disputes auxquelles on avait accordé peu d’importance pour ne pas abîmer l’esprit de corps du groupe. La tempête met à mal les silences, délivre les secrets et pousse Emma à regarder la réalité en face. Dans la nuit d’encre, au milieu de l’océan, là où le vent souffle si fort qu’il menace de briser le bateau et les rêves de liberté, l’instinct de survie fait apparaître la vérité. Il est trop tard pour se mentir et jouer la comédie. 

Ce que j’aime dans l’écriture de Marion Brunet c’est d’être un plus juste dans les dialogues, mais aussi de si bien comprendre et retranscrire les émotions de cette étape de vie charnière. Malgré les difficultés que génère l’adolescence, c’est la période où l’on se sent le plus vivant. Cette exacerbation des émotions qui engendre parfois des actes hâtifs, irréfléchis met en lumière que c’est bien le cœur qui gouverne son propre bateau intérieur. Je dois bien avouer que cela me rend un peu nostalgique de cette période où la réflexion et l’analyse arrivaient au second plan. Souvenez-vous à quel point nous vivions tout à fond. C’est d’autant plus vrai en cette période trouble où le « raisonnable » a largement pris le pas sur le spontané, et où le cœur, avec ses révoltes et ses désordres passionnés, est devenu un lieu de résignation, presque de soumission.

Si ce huis clos est un roman d’atmosphère, «Homme libre, toujours tu chériras la mer. La mer est ton miroir; tu contemples ton âme», il a été pour moi la résurgence de mes émotions de jeunesse, celles qui dévastaient tout sur leur passage, bien plus fortes que cette tempête qui s’abat sur le voilier… Qu’il a été bon de les ressusciter !

5 réflexions sur “PLEIN GRIS, Marion Brunet – PKJ, sortie le 14 janvier 2021.

  1. Yvan dit :

    Il faut vraiment que je me penche sur son univers un de ces jours, tu en donnes en tout cas sacrément envie

    1. Aude Bouquine dit :

      Elle a un don ❤️

      1. Yvan dit :

        Et tout le monde ne l’a pas :-). Donc à suivre, merci

  2. Valérie FREDERICK dit :

    Bonjour! Merci pour cet avis qui me conforte sur mon choix: hier j’ai acheté « Plein gris », ayant adoré l’atmosphère de « L’été circulaire ». Bon dimanche!

    1. Aude Bouquine dit :

      Bonjour Valérie, excellent choix ! Impossible à lâcher ! Bonne lecture 😘

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