Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Après cette période de confinement et d’arrêt de toute publication littéraire, le premier à se jeter dans l’arène est Bernard Minier avec son huitième roman, « La Vallée ». Depuis plusieurs jours, j’entends la polémique enfler : pourquoi ne parler que des gros auteurs (comprenez ceux qui vendent), il faudrait aussi parler des petits, des « inconnus », de ceux qui vendent moins. C’est vrai. Et c’est que nous, blogueurs, essayons de faire toute l’année. Aujourd’hui, 20 mai 2020, il n’y a qu’un seul objectif : faire revenir les lecteurs en librairie. Pour éditer des auteurs moins connus, et trouver des fonds pour le faire, il faut que les têtes d’affiche de chaque maison d’édition vendent. Bernard Minier est une tête d’affiche qui vend. Pourquoi ? Parce que ses romans sont solides et addictifs (oui, j’ose un mot qui se termine en -if), des pages-turner (on ne me musellera pas), et qu’ils sont impossibles à lâcher (v’lan je t’en remets une petite couche). Bref, il y a de la place pour tout le monde, retournez en librairie, choisissez, achetez et faites-vous plaisir. Ce que j’ai personnellement eu en lisant « La Vallée ».

Premier roman post-confinement qui parle de confinement. Stop, on ne part pas en courant, il ne s’agit pas ici du journal d’un confiné (attendez l’année prochaine pour ça). Il s’agit d’un village confiné, au cœur des Pyrénées, isolé du reste du monde par un éboulement d’une partie de la montagne. Une population captive, inquiète et ébranlée par la présence d’un tueur en série bien plus inventif en matière de mise en scène que le fût Julian Hirtmann. (Bernard Minier s’en est donné à cœur joie, vous allez en prendre plein les yeux et ces scènes risquent de revenir hanter vos nuits…) Le lecteur retrouve Martin Servaz, le flic emblématique, pièce maîtresse de la bibliographie de Bernard Minier. Présent dans les huit tomes, c’est à cause d’un appel de Marianne que Servaz prend le chemin de ce petit village niché au cœur des montagnes. Inoubliable Marianne, seule femme capable de provoquer une « (…) magnitude 7 sur l’échelle de Servaz », un fantôme ressurgi des limbes de sa mémoire.

Au fil des pages de « la Vallée », l’écrivain a semé de petits cailloux blancs symbolisant autant de souvenirs des anciens tomes. C’est grâce à eux que nous, lecteurs, nous souvenons avec nostalgie des épreuves traversées, mais c’est au moyen de ces réminiscences que l’on peut appréhender l’épaisseur indéniable prise par le personnage principal. Certes, il est toujours debout, un peu amoché, un écorché de la vie, mais les épreuves auxquelles il a du faire face l’ont rendu plus psychologue, plus réfléchi, plus pondéré. Désavoué par sa hiérarchie, en attente de son conseil de discipline, Martin Servaz est désormais père d’un petit Gustav, et compagnon de Léa. L’évolution de son personnage lui a, d’une certaine façon, donné vie en accentuant cette phase de reconstruction à laquelle il doit faire face. « Il savait pourtant que rien n’est jamais acquis, que la vie vous reprend tôt ou tard ce qu’elle vous donne, et il ne croyait certainement pas au bonheur; »

Si des personnages anciens, emblématiques virevoltent au gré des pages, l’ombre de Hirtmann et l’inoubliable Marianne, Irène Ziegler, la gendarme de « Glacé » par exemple, d’autres font leur apparition. Bernard Minier a choisi de faire la part belle aux femmes et offre des portraits féminins impressionnants de par le charisme qu’elles dégagent. Ainsi, aux côtés d’Irène et de Marianne, vont évoluer Gabriella Dragoman, une pédopsychiatre aux multiples visages et Isabelle Torres, maire du village qui concentre la difficulté d’une fonction majeure au sein de sa communauté  et le fait d’être une femme. L’auteur dresse ici une belle brochette de combattantes du quotidien, chacune dans leurs spécialités.

En sus de ces personnages attachants, l’auteur a mis l’accent sur une atmosphère anxiogène. Certes, des meurtres ritualisés, terrifiants et cauchemardesques attisent l’intérêt donné au récit, mais la montagne, véritable personnage à part entière, gronde sous le poids de ces êtres humains inconscients. Les descriptions majestueuses de ces paysages montagneux donnent au lecteur l’envie de s’y rendre malgré les événements tragiques qui s’y déroulent, un vrai tour de force ! La présence d’un monastère au fond des bois et les conversations à voix basse contribuent au côté mystique du roman.

Mais ne vous y fiez pas. Comme tant d’autres romans de la littérature noire, il ne s’agit pas ici d’une simple enquête de police dans une ambiance à la « Alex Hugo ». « La Vallée » a été écrit lors des manifestations de gilets jaunes et Bernard Minier a choisi de développer le thème d’une France qui gronde à travers ce village montagneux. « Vous entendez pas comme ça monte ? LA COLÈRE… Comme une grosse vague qui enfle au large, qui approche, une vague faite de milliers, de millions de colères, de rages, d’envies, de haines. Elle va tout emporter : elle va vous emporter. Vous devriez écouter…. » L’occasion pour le lecteur de s’interroger sur notre époque, sa colère latente, son indignation sourde, sa révolte en gestation. Comme Irène, après avoir quitté la France pendant plusieurs années, je m’interroge : « De retour en France (…) Irène avait été frappée de découvrir à quel point on y cultivait désormais la haine de l’autre, l’injure, l’intransigeance, le sectarisme et la violence. » Vous l’aurez compris, de quoi donner du grain à moudre à nos cerveaux.

« La Vallée » est un formidable divertissement, mais aussi un roman protéiforme d’un écrivain qui attaque sur tous les fronts et parvient à embarquer son lecteur dans plusieurs univers. L’écriture est rythmée dans les scènes d’action, plus mesurée dans les scènes d’introspection ou les réflexions de notre temps, poétique dans les descriptions de la nature. J’en profite pour souligner que Bernard Minier manie le subjonctif imparfait comme personne, assez rare d’utilisation pour être souligné.

En résumé, une lecture totalement immersive, impossible à lâcher, de savoureux retours sur les tomes précédents, des personnages emblématiques, des évolutions séduisantes, une intrigue audacieuse, un final suffocant. Que demander de plus ??

Je remercie les éditions XO de leur confiance renouvelée.

M LE BORD DE L’ABÎME, Bernard Minier – XO, sortie le 21 mars 2019

SOEURS, Bernard Minier – XO editions

8 réflexions sur “LA VALLÉE, Bernard Minier – XO Éditions, sortie le 20 mai 2020

  1. Yvan dit :

    et vlan et paf, ça c’est de la chronique !

    1. Aude Bouquine dit :

      Et boum 💥 !! 😂

  2. martinemartin85 dit :

    J’aime beaucoup ces romans, je vais le lire. Merci pour cette belle critique.

  3. J’ai du retard sur la série, alors je dois d’abord le rattraper, mais ok, cette chronique est des plus persuasives… 😉

    1. Aude Bouquine dit :

      C’est bien de lire les autres avant même si techniquement on peut attaquer celui-là. A mon avis, on perd beaucoup. Donc cet été, Minier a fond ?;-)
      J’ai comme ça une série à rattraper : les Jussi Adler Olson, huit tomes de retard 😂, mais j’ai été convaincue de les lire ! Bon week-end prolongé si c’est le cas !

  4. Matatoune dit :

    Comme je suis d’accord ! Je ne lirai pas Amélie Nothom parce que je n’en ai pas envie. Mais, cela permet à sa maison d’édition d’en publier d’autres moins connus. Et, aussi tout à fait d’accord, pour ce rôle, nous les blogueurs, que nous avons de défendre le petit roman, celui qui va avoir du mal à se faire connaître et dont le talent ne sera pas facilement reconnu..
    .Et, oui j’ai hâte de lire ce dernier…
    J’attends que mon libraire préféré me fasse signe pour aller chercher ma commande qui s’allonge chaque jour davantage !
    ♥️

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