Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Au Népal, Mara sauve d’une mort certaine deux enfants ligotés à un arbre : une petite fille Nin et un petit garçon Nun. Habitués à une vie sauvage, ces deux êtres « aux fissures au cœur » deviennent rapidement de petits sauvageons, experts en débrouillardise, vols et chapardages vitaux. «Ils grandissaient en ayant faim, la faim au ventre et celle du désir. Ils avaient le visage dévoré par les creux, l’estomac qui grondait quand ils croisaient des commerçants (…) »Quelques années plus tard, une jeune Française, Lior, se rend en terre du Kamtchatka pour s’adonner à sa passion favorite : la chasse. Pas n’importe quelle chasse, la chasse à l’ours. Cette traque va l’entraîner bien au-delà d’elle-même, là où se cache une vérité bien camouflée et faire ressurgir ses peurs d’enfant.

Il m’en a fallu du cran pour venir au bout de ce roman. D’abord, parce qu’il est écrit par Sandrine Collette, et comme vous le savez, c’est une auteur que j’affectionne tout particulièrement. À chaque fois, elle m’entraîne vers des chemins intérieurs où je peine à ne pas m’identifier. Emportée par la musicalité de son écriture, un texte chantant qu’il faudrait presque lire à voix haute, ses mots provoquent à la fois douleur et introspection, espoir et réflexion systématique sur moi-même. Ses romans sont très loin d’être un long fleuve tranquille, ils m’habitent, je les vis avec une telle intensité que c’est toujours avec appréhension que je me demande comment je vais en sortir.

Ensuite, parce que dans celui-ci, il est question de chasse et que la chasse ne trouve pas grâce à mes yeux ni aucune forme de sollicitude. «Ils parlent du maintien des effectifs, de l’équilibre des espèces. Vivent dans un monde de mensonges qu’ils se servent à eux-mêmes : ils sont là pour le sang et rien d’autre, pour ce geste que nulle part ils n’ont plus le droit de commettre entre eux, et dont ils rêvent tout éveillés  armer, viser, tuer. » Sans faire de politique, vous avez peut-être entendu que Monseigneur Trump a autorisé la chasse des ours et des loups en hibernation dans l’état d’Alaska. La nouvelle m’avait laissée estomaquée et révoltée.

Justement, ce roman dans sa première partie évoque une redoutable partie de chasse… à l’ours… organisée et désirée par une femme. Difficile d’éprouver la moindre sympathie pour Lior, cette Française arrivée au Kamtchatka, les yeux brillants d’excitation, pour se livrer à ce face-à-face  Encore plus compliqué d’essayer de comprendre comment son mari parvient à aimer cette femme qui ne semble vivre que pour ces instants de traque et de mise à mort. « Dans son regard, il avait perçu, ce premier soir, une différence indéfinissable; très vite, il comprendrait que c’était une sorte de sauvagerie inconnue, d’élan affamé vers quelque chose d’animal, et Lior, qui chassait déjà, lui avait expliqué d’une phrase en parlant des bêtes qu’elle traquait : Jai limpression dêtre des leurs. Mais, soit qu’elle se fût exprimée de manière imprécise, soit qu’elle ait volontairement menti, Hadrien avait vu, dès la première chasse où il l’avait suivie, à quel point c’était faux. Elle n’était pas l’un des leurs. Elle était, réellement, un chien de meute; le plus doué, le plus affûté, le plus dangereux de tous les chiens de meute. »

Le décor est posé.

Chez Sandrine Collette, les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être et les personnages qui vivent entre ses pages plus complexes qu’on ne l’imagine. Le face-à-face de l’homme avec l’animal est bien plus spirituel que ce que l’auteur aimerait nous faire croire. C’est en réalité un face-à-face avec la part animale de nous-mêmes qui se joue.

Si l’alternance des voix Hadrien/l’Ours dans la première partie permettent à la fois de donner une véritable voix à l’ours, personnage à part entière du roman dont les chasseurs craignent qu’il soit plus intelligent qu’eux, l’alternance des voix Hadrien/Nun dans la seconde partie fait basculer le récit vers un aspect plus psychologique dont Lior en est le centre, silencieuse et toute en intériorité. Car c’est bien une chasse avec elle-même qu’elle mène dans cette seconde moitié. À la recherche de ses racines, en quête des mystères de sa naissance, et de la compréhension de ses terreurs, elle entreprend de confronter son animalité avec son humanité. « Quelque chose se boucle en elle, et elle devine que l’essentiel est là, construire un pan saccagé au-dedans d’elle, cela ne signifie pas de grands accomplissements — au bout du compte, il n’y a pas besoin d’un éclat de mémoire, d’une déchirure soudaine dans sa conscience. Elle peut cicatriser sans savoir de quoi, puisqu’elle a la conviction qu’elle est en train de guérir de son enfance. »

Les romans de Sandrine Collette se définissent par le choix d’un lieu, souvent hostile, voir inhospitalier où l’homme y est un étranger, toléré la plupart du temps, dans lequel son éternelle vanité est mise à mal. Ici, la beauté de la nature vous enveloppe, et plus que tout, le silence est à la fois un ennemi et un partenaire. Cependant, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elle rattache toujours l’homme à la terre, même lorsqu’il n’en est pas digne.

Sandrine Collette s’adonne ici à créer une atmosphère envoûtante, une intrigue habile, inattendue dont personne ne sort indemne. La fin est tout simplement sublime, empreinte de cette vérité immuable que nos racines font partie intégrante de qui nous sommes et que rien ne peut effacer. Cela me rappelle une chanson…

« Être né quelque part
Pour celui qui est né
C’est toujours un hasard
Être né quelque part
C’est partir quand on veut
Revenir quand on part
Je suis né quelque part
Laissez-moi ce repère
Ou je perds la mémoire… » M. Le Forestier

5 réflexions sur “ANIMAL, Sandrine Collette – Denoël, sortie le 7 mars 2019

  1. Yvan dit :

    ce roman est effectivement un exploit, si ce n’avait pas été Sandrine Collette, je ne l’aurais pas lu. Et au final, il est formidable

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    1. Aude Bouquine dit :

      Elle a pris un thème bien polémique qui a dû en refroidir plus d’un….

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  2. Je suis passée à coté de ce roman, comme je te l’avais dit je crois, j’ai trouvé le prologue exceptionnel, l’écriture de Colette est sublime et remarquable j’en conviens mais le reste n’a pas suivi, je n’ai rien ressenti. 😦

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    1. Aude Bouquine dit :

      Ça arrive parfois, et on ne se l’explique pas toujours.

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