Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Région de Perros-Guirec. Une famille, une gestion de l’image familiale à sauvegarder… Lorsqu’Abby Le Guen découvre une monstrueuse vérité par le biais de lettres anonymes envoyées par l’Oeil, elle n’hésite pas une seconde : elle est prête à commettre l’irréparable pour préserver ses enfants. Sans remords, elle abat Yohann, son mari, d’un coup de fusil en pleine tête. Eloïse est une gendarme rescapée et en souffrance. Elle vient de perdre l’homme de sa vie en opération. Mais quand sa sœur jumelle Manon, mariée, mère de 2 enfants l’appelle, car elle se sent menacée et en grand danger, elle n’hésite pas et débarque en Bretagne pour lui venir en aide. Y a-t-il un lien entre ces deux familles ? Pourquoi sont-elles menacées ? Quels secrets leur passé cache-t-il ?

Maléfique Céline Denjean, auteur aux multiples facettes… Je sais qu’elle appréhende beaucoup la sortie de « Double Amnésie » parce que ce roman est différent des précédents et qu’elle semble être sortie de sa zone de confort. Elle nous avait déjà bien appâtés avec « La fille de Kali », confirmé ses dons de raconteuse d’histoires avec « Le cheptel », et là alors, quid de celui-ci ? Nous basculons vers un roman beaucoup plus psychologique, véritable roman choral. Les chapitres se suivent sans être tout à fait chronologiques. La construction est telle que le lecteur assiste à un meurtre, puis revient 28 jours avant celui-ci dans une famille, pour avancer de quelques heures, une nuit, 24 heures après lui dans une autre. Ce procédé littéraire alliant passé et présent est sans aucun doute celui qui me rend le plus accro à une lecture. Les passages en italique remontent plus loin encore, en 1999 lorsque les enfants Le Guen venaient de passer leur bac et donnent des indices pour démêler l’intrigue.

Céline Denjean prend son temps pour installer une intrigue impeccable dont les retombées seront révélées par petites touches, mais de manière implacable. La première partie brouille les pistes tout en révélant certaines informations clés. La seconde débute par une belle révélation. Le puzzle commence alors à se former lentement dans la tête du lecteur et il peut, chapitre après chapitre, décacheter chaque indice comme les lettres anonymes que reçoit Abby.

L’auteur a effectué un énorme travail sur la psychologie des personnages en prenant grand soin de mettre en valeur la complexité de l’être humain. La compréhension des blessures du passé est nécessaire pour comprendre les actes du présent. Les secrets de famille sont un terreau propice pour asseoir la crédibilité de cette intrigue et l’auteur les utilise de main de maître. Beaucoup de zones d’ombres viennent peupler les pages de ce thriller et lorsqu’elles basculent en pleine lumière, c’est un vrai régal pour le lecteur.

Ainsi, nous retrouvons Eloïse Bouquet, la gendarme du Cheptel et Amanda la journaliste de la fille de Kali. J’aime cette façon de l’auteur de mettre en lumière son univers en introduisant dans un nouveau roman des personnages connus qui permettent de savoir avec certitude dans quel univers narratif nous sommes. L’arrivée d’Eloïse permet un joli travail sur la gémellité toxique, lorsque l’une a volé la vedette à l’autre et que par ses frasques, elle a monopolisé toute l’attention. « En réalité, elle en voulait à ses parents de l’avoir laissée être la jumelle invisible. » L’absence de complicité des jumelles à l’âge adulte, la rivalité, la rancune, la jalousie permettent une introspection nécessaire à l’évolution de leur relation. « Elle n’avait jamais pensé sa place de seconde comme la place de celle qui protège »

Les personnages de la famille Le Guen sont eux aussi très présents et naviguent dans les eaux troubles de leurs secrets. Abby, la mère est un être en perdition quand, par opposition, son mari incarne la force, celui qui, à bout de bras, soutient le cercle familial, mais se donne aussi les moyens de ses ambitions professionnelles. Les enfants Ethan et Alicia, élevés dans l’opulence suscitent la jalousie de leurs pairs et il est intéressant d’analyser les conséquences que Céline Denjean en fait. J’ai eu beaucoup d’empathie pour Abby qui n’a pas su se faire de place dans sa propre famille, étouffée par un mari qui l’a surprotégée de tout et qui n’a pas pleinement pu asseoir son rôle de mère auprès de ses enfants. « Ouais…. c’est à se demander si maman a jamais su faire autre chose que nous pourrir la vie. »

Si les relations entre sœurs, les relations entre époux, les relations entre frère et sœur sont bien exploitées, décortiquées, finement analysées pour donner corps et profondeur, il est un thème que j’ai trouvé très bien disséqué : celui de la mémoire. Quelles sont les conséquences d’un black-out sur sa vie lorsque le sujet est dans l’impossibilité de se souvenir de ce qu’il lui est arrivé durant plusieurs heures, voir plusieurs jours ? Comment fonctionne le processus de mémoire ? Quelles défenses notre cerveau met-il en place pour éviter la souffrance ? »Ce trou de mémoire était comme une… une défense de votre esprit. » Les activités professionnelles de Yohann Le Guen dans son entreprise Biolab vous donneront une bonne idée des techniques susceptibles d’être utilisées pour faire disparaître les syndromes post-traumatiques. « L’oubli n’est pas thérapeutique », mais « la mémoire est aussi une prison ». « Pour faire un raccourci grossier, s’il n’y avait pas de souvenir du choc, il ne pourrait pas y avoir de trauma. Sa grande préoccupation était celle-ci : comment faire disparaître la charge émotionnelle liée au souvenir ? » Deux autres thématiques sont également très bien développées et ont suscité mon intérêt, mais je ne peux vous en parler de peur de vous spoiler le roman.

Vous l’aurez compris, ce roman m’a vraiment collée dans une bulle durant les 2 jours passés à le lire. Je n’arrivais pas à penser à autre chose. Je retrouvais avec délice les personnages devenant étrangement proches. J’en rêvais même la nuit (ce qui est toujours un excellent signe chez moi). Je me suis réellement laissée porter par l’histoire mise en place par Céline, sans forcément chercher à en fouiller chaque recoin, juste la laissant faire de moi le cobaye de son intrigue. Comme pour la mémoire, un livre peut devenir un refuge, une sorte de petit nid douillet où il fait bon se recroqueviller lorsque les émotions sont à l’orage ou les décisions difficiles à prendre. J’ai aimé cette replongée dans l’adolescence, base de la construction de chacun, période où l’on développe ses armes, grâce à ses chagrins ou à ses bonheurs.

Je suis toujours fascinée par les thrillers domestiques lorsqu’ils sont bien menés. L’idée que la personne qui est la plus proche de vous, donc celle qui vous connaît le mieux puisse devenir votre pire ennemie est une idée qui me laisse toujours grisée, partagée entre angoisse et délectation, car le prétexte en est toujours l’amour, ou la haine, étrangement proches. Celui-ci est un petit bijou de réussite, bien mené, parfaitement ficelé fonctionnant sur le doute. « Le doute procède ainsi : il creuse ses galeries dans le siège de votre pensée et en fragilise chaque fondation avec la même nocivité qu’une certitude dévastatrice. »

Soyez prêts à entrer dans l’univers psychologique de Céline Denjean, il saura vous emporter par l’intelligence de son propos et la crédibilité nécessaire à tout roman du genre.

 

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