Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

Alabama 1963, comté de Woodbridge. Dans les États du Sud, la ségrégation fait rage : expéditions punitives, chasse à l’homme, tabassage en règle, retour en force du Ku Klux Klan, les Blancs ont le pouvoir, les Noirs restent attachés à des tâches subalternes. Dans ce climat étouffant, le corps d’une jeune femme blanche est retrouvé frappé à mort, violé, vidé de son sang. Dans ce climat de tension extrême et de petits arrangements entre amis, il ne fait aucun doute que le responsable d’une telle ignominie ne peut être qu’un noir. La haine collective se déchaîne jusqu’à l’arrivée d’un agent du FBI bien décidé à démêler le vrai du faux. Épaulé par un journaliste de la petite gazette locale, témoins de la révolte du peuple noir qui gronde, la recherche de la vérité devient très vite dérangeante…

J’aime énormément cette période des années 60 de l’histoire des États-Unis. C’est tout naturellement que j’ai dévoré ce livre à peine reçu. Un temps qui est éloigné du nôtre d’à peine une cinquantaine d’années et qui me semble aujourd’hui être l’âge de pierre. Il y a moins de 60 ans, dans ce pays où je vis, les blancs et les noirs étaient deux communautés totalement séparées, où les uns avaient le pouvoir et les autres le droit de la fermer. Cette idée, d’un temps aussi proche, me plonge toujours dans une grande expectative, estomaquant la citoyenne du monde que je revendique être. Sans vouloir faire de politique, depuis l’élection de Donald Trump et de ses frasques au pouvoir, ce sentiment nauséabond refait surface pour ouvrir une nouvelle fracture dans la société américaine.

Ce roman est brillant, servi par un écrivain de qualité qui ne verse pas dans l’emphase. Témoin d’une époque, comme l’archéologue qu’il a été, il conte avec réalisme une époque où les choses semblaient figées avant qu’une révolte sourde et légitime n’émerge.

Son écriture est exaltante, addictive, empreinte de force à faire passer les émotions, sublimant l’atmosphère écrasante de cette petite ville d’Alabama. J’ai été hébétée par sa dextérité à me transposer dans ce cadre sudiste avec tant de ferveur. Je l’ai suivi, comme envoûtée et avec grande délectation. Son intrigue est savamment dosée et alterne faits historiques, scènes de suspense, tranches de vie, mais aussi réflexions plus profondes sur la ségrégation. Avec une certaine virtuosité, Nicolas Koch dépeint « les petits arrangements entre amis » des différentes couches de cette société bien décidées à protéger ses acquis, décortiquant les entrelacs du pouvoir qui s’échelonnent du gouverneur à la police en passant par le maire, et le ténor du barreau local. Imaginez-vous cette ville, minuscule à l’échelle du pays se pensant au-dessus des plus grandes instances étatiques persuadée par sa légitimité à prolonger ses habitudes de se faire justice elle-même. Vous aurez alors une bonne idée du climat… L’auteur se pose comme un témoin historique plongé au cœur d’une époque où noire n’était pas la bonne couleur.

La magie opère d’autant mieux qu’il a créé des personnages hautement charismatiques. Chaque personnage qui nourrit le récit a son importance et apporte une véritable plus-value au déroulement de l’intrigue. Ainsi, certains, protéiformes, cachent admirablement bien leur jeu. C’est grâce aux confidences de l’auteur que le lecteur peut prendre rapidement de la hauteur et fouiller du regard un tableau plus global. Le lecteur entre dans chaque psyché pour tenter de comprendre le cheminement de la pensée. L’empathie est immédiate pour les minorités, décidées à combattre toute forme d’injustice.

Tout au long du roman, le lecteur sent cette ambiance explosive, asphyxiante, aliénant une population au détriment de l’autre par le truchement d’un engrenage impossible à arrêter. Tout y est électrique : les faits, les hommes, la ville en elle-même. Nicolas Koch démontre cet enchaînement de la violence, inéluctable, que même les hommes de bonne volonté ne parviennent pas à enrayer.

J’ai ressenti jusque dans mes tripes la notion de purgatoire pour les uns et de rédemption pour les autres sans aucune possibilité de se retrouver à la croisée des chemins. Attention, nous ne sommes pas dans la caricature, ni dans une vision manichéenne de la société, mais dans le récit d’une époque ayant existé sans que l’auteur n’y apporte le moindre jugement de valeur.

Nicolas Koch est un incroyable conteur qui m’a totalement embarquée dans son roman. Au rythme des pages qui défilaient, 498 quand même, j’ai été happée par sa capacité à proposer une histoire qui tient la route, empreinte de toute sorte d’émotions dont le panel est sans limites. C’est pour moi la marque de fabrique d’un auteur qui peut tout entreprendre.

Je remercie encore une fois les éditions De Saxus pour l’envoi de ce roman. Une excellente surprise, un passionnant moment de lecture, un récit très cinématographique qui vous mène jusque sur les terres d’Alabama.

4 réflexions sur “UN FRUIT AMER, Nicolas Koch – De Saxus, sortie le 28 février 2019.

  1. tomabooks dit :

    Magnifique chronique pour ce roman de qualité 🙂. Tout est dit !

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  2. Yvan dit :

    Débordé de lectures comme je le suis actuellement, je ne vais pas arriver à m’y pencher pour le moment, et c’est bien dommage parce que le sujet m’intéresse et que tu es convaincante !

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Garde le pour plus tard 😉

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      1. Yvan dit :

        J’ai decliné la proposition de l’éditeur, vu la surcharge de sorties en mars et avril. Mais pourquoi pas me l’acheter plus tard, oui 😉

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