Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

 

Un homme entre dans une église, empreint d’une rage incommensurable. Il détruit tout sur son passage. Le Prêtre qui officie ici a violé son fils Benjamin et c’est la vengeance que le narrateur, Edouard, est venu chercher. C’est l’histoire d’un face-à-face entre deux pères, celui de famille et celui de l’homme d’Église.

Définition de père : Homme qui a engendré un ou plusieurs enfants et qui a généralement le rôle d’en prendre soin de les élever jusqu’à la maturité.

Hasard de la programmation, ce livre sort à point nommé dans une ambiance #me too, dénonciation des petits secrets nauséabonds et crimes de l’Église. Après le film de François Ozon « Grâce à Dieu » enfin en salle, la publication du livre-choc concernant l’homosexualité des prêtres « Sodoma » de Frédéric Martel aux éditions Robert Laffont,  « Mon Père » est un texte très introspectif, basé sur les émotions d’un père qui apprend avec effroi ce qu’a subi son fils.

C’est donc sous forme de huis clos que Grégoire Delacourt construit son roman. Trois jours de face-à-face durant lesquels Edouard, le père de famille veut tout entendre et tout comprendre. Il a besoin que soient posés des mots sur des actes et que ne subsiste aucune zone d’ombre, aucun non-dit.

Je vais être franche : ma lecture a mal commencé. Grégoire Delacourt a lui-même fait ses études en milieu jésuite, a participé dans son enfance à des camps de vacances, séances de catéchisme et a confié lors d’une interview avoir ressenti un malaise dans ces univers essentiellement masculins. Dans son roman, c’est la mère du narrateur, bigote au dernier degré qui persuade Edouard d’envoyer son fils en « colonie de vacances religieuse. » Edouard, père de Benjamin s’y est rendu lui-même enfant, et a pu frôler, lui aussi, de près, les dangers de ce monde particulier où la concupiscence des hommes d’Église se sentait à chaque souffle, à chaque geste, à chaque regard. Edouard en a réchappé, mais il savait que le risque était présent. Il accepte malgré tout d’y envoyer son propre enfant. ET c’est là que le bât blesse. Je n’ai pas compris ni accepté cette décision. Cette invraisemblance m’a perturbée au plus haut point rendant la lecture compliquée, car j’étais intimement persuadée qu’on ne peut consciemment reproduire une situation qui a généré un traumatisme, même lorsque le trauma n’a pas été réellement vécu, simplement touché du doigt. « Je n’ai pas entretenu mon fils de la laideur et des dangers du dehors parce qu’il est inutile de placer des mines dans les jardins de l’enfance. » Et puis, je me suis souvenue… avoir mis ma propre fille dans les pattes de mon père alors que j’avais tant souffert du traitement infligé durant mon enfance. La première fessée que ma fille a eue des mains de celui-ci a été un électrochoc, comme une gifle fulgurante réanimant mes souvenirs de gosse et un avertissement envoyé à mon inconscient. Les mots que je n’avais alors pas pu prononcer sont sortis tout seuls « Si jamais tu la touches encore une fois, tu ne la revois plus jamais. » En paix avec la décision scénaristique de Grégoire Delacourt, j’ai pu, à partir de ce moment-là seulement, le suivre sur le chemin de la culpabilité de ce père qui avait les faits sous les yeux, mais qui n’a pas pu/voulu voir.

 Le roman tire sa force du terreau judéo-chrétien dans lequel baigne le narrateur, une sorte de lavage de cerveau commencé dès l’enfance, reproduit et accepté inconsciemment, une toute-puissance cautionnée de l’impunité de l’Eglise. Mais quand on touche à son propre enfant, l’homme redevient originel, primaire, ses instincts de vengeance et de justice refont surface. Edouard veut tout savoir, et dans le détail. Il ne peut accepter les non-dits et les mystères dans les faits qui unissent le Père et Benjamin. C’est avec des mots factuels, dénués de toute émotion que le Père raconte. Ce qu’il livre au père est pétrifiant, insoutenable, presque désincarné. Phrase terrible : « Dieu m’a fait à Son image, conclut-il, et Dieu ne m’a pas arrêté. »

Est-ce si facile de se faire justice soi-même, de punir de ses mains l’auteur des tourments infligés à la chair de sa chair ? C’est précisément le sujet du roman.

Il est aujourd’hui indispensable de réveiller les consciences, d’avoir une colère citoyenne devant des décisions de justice inacceptables et de faire connaître publiquement des faits sciemment cachés par l’Église. « Nous savions et nous n’avons rien dit parce que dire était faire exister l’horreur, donner une odeur de sang. » Ce roman réveille les consciences.

Je termine par cette phrase très juste qui mérite réflexion et soulève une problématique à laquelle je crois profondément pour l’avoir déjà expérimentée plusieurs fois dans ma vie d’adulte :  » Le pardon permet l’infamie. Le pardon autorise toutes les abominations.  »

 

 

 

 

8 réflexions sur “MON PERE, Grégoire Delacourt – JC Lattès, sortie le 20 février 2019

  1. Je l’avais repéré… il s’attaque à un sacré sujet !

    Aimé par 1 personne

  2. Je trouve cela très bien que l’on dénonce enfin ces crimes commis à l’encontre des enfants et adolescents.. par des hommes d’Église.. c’est impardonnable ! 🙂

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    1. Aude Bouquine dit :

      C’est insoutenable à lire…mais nécessaire. Plus d’impunité
      Dans une interview G. Delacroix disait qu’une condamnation pour viol de mineur équivalait à 5 ans de prison… la même peine que lorsqu’on détruit un radar… sans commentaire 😦

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      1. c’est révoltant.. c’est le crime le plus abominable que l’on puisse commettre. Je partage ta colère.

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  3. Thierry Carles dit :

    Les enfants une fois adultes reproduisent consciemment ou inconsciemment ce qu’il ont vécu. On voit fréquemment cela dans les tribunaux surtout dans le cas des violences, sexuelles ou autres. L’adulte doit faire en sorte de rompre avec ce cercle infernal, mais pour ça il doit en prendre conscience et se débarrasser de ce poids que lui transmettent ses parents. Bien plus facile à dire qu’à faire.

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  4. ambougret dit :

    Merci Aude pour ce retour de lecture, sujet grave et intéressant !

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