Aude Bouquine

Encore, toujours, tout le temps et partout …

 

Alicia est peintre. Elle partage sa vie avec Gabriel photographe de renom. Le roman s’ouvre sur une scène de crime. Gabriel est retrouvé attaché sur une chaise, pieds et poings liés, abattu de 5 balles dans la tête. Alicia, hagarde, est couverte de sang. Ses empreintes se trouvent sur l’arme qui a servi à abattre son mari. Arrêtée, elle refusera de prononcer le moindre mot. Déclarée irresponsable et enfermée dans un hôpital psychiatrique, elle se confinera dans son mutisme. Six ans plus tard,  Théo Faber, psychiatre intègre l’hôpital dans lequel est enfermée Alicia : il n’a qu’une obsession, l’amener à se confier à lui. Avec le soutien de sa hiérarchie, il entame des entrevues avec elle dans l’espoir de provoquer des réactions et des signes de « réveil ». Ces face-à-face ne vont pas tourner comme il l’espérait… « La mort de Gabriel avait engendré chez elle un traumatisme sévère et ce silence en était une manifestation. Incapable d’accepter son geste, elle avait, comme on moteur qui se noie, hoqueté, puis s’était arrêtée. Je voulais l’aider à redémarrer (…), à guérir et à se remettre. Je voulais la réparer »

Nous sommes de nouveau en présence d’un premier roman et quel premier roman ! Dans ma liste de lectures de février, j’avais noté ce titre, principalement parce que la couverture suscitait ma curiosité. Je n’ai pas été déçue !! C’est un roman troublant, addictif, fabuleusement bien ficelé dont les personnages sont judicieusement dépeints. Alex Michaelides a étudié la psychanalyse et à travaillé plusieurs années en unité psychiatrique. Et devinez quoi ? Il est aussi scénariste ! Ce roman se déroule comme un huis clos cinématographique, entrecoupé de ces face-à-face où le lecteur guette une réaction de la mutique Alicia, face aux silences et aux questions de Théo.

J’ai particulièrement aimé le schéma de narration.  L’histoire est entrecoupée de passages en italique mentionnant le journal intime d’Alicia, dont il sera fait mention au cours de l’intrigue. Au début du roman, le lecteur n’a donc pas la moindre idée de comment ce journal a pu être trouvé, ni de la totalité de ce qu’il contient. Il en découvre les passages au fur et à mesure, comme une confidence qu’Alice lui fait quand elle se refuse à les faire aux autres. Il couvre une période allant du 15 juillet au 25 août, lorsque, sur les conseils de son mari, elle avait décidé de mettre par écrit ses inquiétudes, ses obsessions et ses peurs les plus tenaces. Un évènement particulier est intervenu dans sa vie à ce moment-là, dont elle s’ouvre à Gabriel sans parvenir à le convaincre. Une longue période de silence scriptural suivra pour s’arrêter le 23 février, date à laquelle Alicia reprend la plume pour nous livrer des faits surprenants.

Parallèlement, le lecteur entre également dans la vie du psychiatre Théo Faber, qui cache lui aussi bien des secrets, mais également un abyssal sentiment de solitude.  « C’est un sentiment horrible, la douleur de ne pas être aimé. » C’est à se demander qui vient en aide à qui dans cette histoire. Le duo Alicia/Théo fonctionne admirablement bien. L’accent est mis sur la psychologie des personnages, le lecteur entre véritablement dans leurs têtes et partage leurs émotions les plus confidentielles. J’ai adoré la progression que propose l’auteur pour le personnage d’Alicia, passant d’un état végétatif à une conscience sourde, comme si d’invisible, elle devenait tout à coup tragiquement vivante. C’est accompli de manière subtile, laissant planer mystères et doutes, distillant au lecteur des indications au compte-gouttes pour lui laisser le temps de se délecter de la fin. « Mais Alicia est une sirène muette, mon garçon; elle nous attire vers les rochers contre lesquels nos ambitions thérapeutiques se brisent. Elle m’a appris une précieuse leçon, concernant l’échec. Peut-Être avez-vous besoin de l’apprendre aussi. »

Tout le roman s’articule autour de la psychiatrie et des méthodes à expérimenter sur un patient qui souffre, en tentant de décoder l’origine de sa souffrance. Pas de grands mystères, mais une phrase-choc qui résume à elle seule la construction de l’être humain. « Les paroles de votre père équivalent à un meurtre psychique. Il vous a tuée. » Une petite phrase prononcée,  qui n’a l’air de rien, que vous découvrirez dans le roman, et qui vous bousille votre mental à vie en faisant totalement basculer votre psychisme. L’intrigue dévoile parfaitement combien les premières années de la vie sont décisives pour la construction personnelle future, mais, la manière dont c’est fait est assez originale.

« Les actes commis durant les quelques minutes où elle avait tiré sur son mari résultaient de traumatismes anciens. La rage meurtrière, la rage homicide ne naît pas dans l’instant. Elle tire son origine dans la contrée antérieure aux souvenirs, le pays de la petite enfance, dans la maltraitance et les abus subis un très jeune âge, bombe à retardement qui finit par exploser, souvent sur la mauvaise cible. »

Un mot sur la fin, particulièrement réussie. Ce n’est qu’à quelques pages du dénouement que j’ai compris où l’intrigue menait. Honnêtement? C’était jouissif !!! Ça fait très longtemps que je n’ai pas lu une fin aussi mordante, originale et somme toute presque logique. On y trouve un point d’ancrage qui explique tout et fait basculer le livre dans une direction singulière. Aussitôt, je l’ai repris du début, en lecture transversale pour mieux capter les indices qui étaient évidemment présents!

Dans la relation d’un psy envers son patient  :  » la thérapie fonctionne de cette manière. Le patient délègue en quelque sorte ses émotions intolérables à son thérapeute, qui retient tout ce qu’il a peur de ressentir et le ressent pour lui. Puis, lentement, il lui restitue ses émotions. » Cette citation est également applicable à ce livre. L’auteur nous livre les émotions des deux personnages phares et nous les renvoient au visage dans les dernières pages.

Ce livre m’a bousculée, étonnée, révoltée, remuée. Il est redoutable d’efficacité, bien construit, bien écrit,  bien pensé. L’issue n’en est que plus jubilatoire. Je n’ai rien d’autre à dire que de vous conseiller de le lire parce que vous allez passer un sacré moment de lecture !!

Merci aux maisons d’édition qui prennent des risques en publiant de premiers romans aussi profonds et si aboutis ! C’est un vrai bonheur !

#DansSonSilence #NetGalleyFrance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7 réflexions sur “DANS SON SILENCE, Alex Michaelides – Calmann-Lévy, sortie le 6 février 2019

  1. Yvan dit :

    Et je trouve quand le temps de le lire moi, hein ?? Il n’était pas prévu dans ma liste, ben maintenant il y est 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Aude Bouquine dit :

      Oui tu fais bien !! J’ai trouvé ça extra !! Hyper bien fichu et la fin !! Mon Dieu !!

      Aimé par 1 personne

      1. Yvan dit :

        J’ai besoin d’un livre avec une fin qui me chamboule, à force de lire ça arrive de moins en moins

        J'aime

      2. Aude Bouquine dit :

        Pas certaine qu’elle aille jusqu’à te chambouler mais elle est bien ficelée.

        Aimé par 1 personne

      3. Yvan dit :

        chambouler dans le sens surprendre 😉 (sans doute pas le meilleur mot choisi) 😉

        J'aime

Répondre à Aude Bouquine Annuler la réponse.

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :