Aude Bouquine

Blog littéraire, chroniques, sorties, bilans lecture : passionnée de polars, thrillers et romans noirs mais pas seulement !

Je termine à l’instant « Les démoniaques » et je hurle toute seule dans mon salon : « C’est quoi cette putain de fin Mattias ?? » Est-ce que tu veux vraiment créer une génération de frustrés, révoltés du Bounty après avoir créé une génération d’insomniaques ? La secte des adorateurs de Mattias Köping, légèrement agités du bocal, semble encore sévir après la lecture de chaque nouvel opus.

Donc, j’ai tout fait à l’envers. J’ai commencé par la fin en lisant d’abord « Le Manufacturier ». Je m’en fiche, je fais ce que je veux. « Les démoniaques » était dans ma bibliothèque depuis sa sortie, commencé et lâché devant la violence du texte. Après « Le Manufacturier », autant dire que j’étais prête et méga prête à rentrer dans la cour de l’horreur : j’avais déjà atteint des émotions paroxystiques sur l’échelle des souffrances très personnelles, imaginée par Mattias. Autant dire qu’après avoir lu ça, je pouvais tout lire : une promenade de santé, a piece of cake, fingers in the nose. (oui j’utilise des anglicismes si je veux, de l’anglais si je veux et je me fous comme de l’an 40 de la pétition qui circule actuellement)

Bienvenue dans Bisounours Land. Dans « Les démoniaques », on fait connaissance de papa ours. On a envie de le rencontrer celui-là, tant il a l’air humain et sympathique. Si l’on oublie son physique de géant vert, doté de belles grosses papattes à te dévisser la tête quand il t’en colle une, de pieds pointure 49 et d’une anatomie masculine disons avantageuse, il inspire le respect immédiat. À la tête de nombreuses entreprises qui ne connaissent pas la crise, vente de drogues en tout genre, trafic d’êtres humains, réseaux de prostitution (dressage, abattage, utilisation maximale et non exhaustive) et organisateur de fiestas orgiaques en tout genre, il a aussi l’immense qualité de cogner régulièrement sur sa fille Kimy, de la violer régulièrement et de la refiler à ses potes, membres permanents de ce microcosme de poètes. Il n’a qu’un amour dans sa vie : sa bagnole. C’est dire à quel point la cocaïne a attaqué son cerveau. Il est secondé par son frère, à peu près aussi con que lui dans le genre handicapé du bulbe, et par une mère surnommée « mère tendresse » tant sa gentillesse, sa compassion et son amour de l’autre la caractérise. Tout ce petit monde fait allègrement chanter une communauté entière : par la dépendance à la drogue d’abord, fournie en masse, et par l’enregistrement d’ébats plus inoffensifs les uns que les autres, avec quelques écharpages en fin de viol histoire d’ajouter un peu de piment. Tant de tendresse à l’état brut m’a bouleversée ! Malgré toute cette ambiance feel-good à l’eau de rose, figurez-vous que Kimy décide de se révolter. Elle en a marre que son père la viole, que les amis de son père la violent (ah ces gosses, je te jure quelle ingratitude!) et veut faire payer son paternel pour l’ensemble de son oeuvre. Comment va-t-elle s’y prendre pour le faire tomber ? Y a-t-il un espoir d’avenir pour une gamine qui a connu tant de souffrances ? L’ours est-il sur le chemin de la rédemption ? Vous le saurez après la pub!

Cet inoffensif roman de terroir (oui, on est dans la campagne profonde) va réveiller vos instincts primaires (la corde qu’on le pende haut et court) et vous encourager à aller chercher votre AK47 dans le garage (oui, c’est la Californie ici, faites gaffe, je suis équipée) pour sauter dans le bouquin et y faire un grand coup de nettoyage… à sec! Tu es féministe engagée ? Qu’à cela ne tienne !! La femme dans toute sa splendeur est mise en avant, résumée à un tas de viande sans cervelle dont on se sert allegretto et dont on ferme la grande gueule dès qu’elle émet un autre son que celui du râle intercoïtal, et qu’on égorge d’un coup, d’un seul quand elle est trop usée pour servir. Place de choix, enviée et vénérée, magnifique ode au corps féminin, souplesse absolue des corps qui s’entrechoquent, soumission choisie et sublimée. Une véritable invitation au voyage !

Une place de choix est gardée pour Kimy, la gosse qui fête son 15ème anniversaire à quatre pattes, entourée de gros libineux qui veulent jouer à chat perché. En terme d’enfance maltraitée, elle peut remplir un carnet de rendez-vous psy pendant une vie entière. Elle a tout connu, tout vécu, tout subi. Il ne reste pas grand chose dont elle soit encore réellement vierge (à part peut-être du sentiment d’aimer et d’être aimée) et c’est animée d’une certaine rancune (tu m’étonnes) qu’elle décide de s’attaquer à son charmant papa avec pour objectif de le détruire irrémédiablement. Il faut bien que quelqu’un fasse le sale boulot !

Sans plaisanter, ce livre provoque une révolte quasi animale chez le lecteur. Quelque chose de très instinctif s’empare de votre cerveau qui ne peut plus fonctionner normalement. La réflexion est mise au second plan pour ne laisser place qu’à l’émotion pure, et avec elle, un désir intense, presque suffocant de vengeance. Les bas instincts, ceux que vous ne pensiez pas avoir, font surface et balayent toute raison sur leur passage. La petite société de campagne, bien sous tout rapport, gangrenée jusqu’à la moelle engendre une remontée de bile et l’envie de vomir. Tout le monde fait partie de ces petits arrangements entre amis, le maire, les représentants de la justice, la police, les services sociaux. Le lecteur est alors le seul témoin de la réalité de Viaduc-sur-Bauge, petite bourgade tranquille et honorable.

Certes, c’est un livre très difficile, à ne pas mettre dans toutes les mains. La violence est terrible, les scènes décrites insoutenables, les mots incisifs, les descriptions précises ne laissent pas de place au doute. Au milieu de cette noirceur, surgit quand même une lueur d’espoir par l’intermédiaire d’un personnage clé : Henri. Personnage doublement intéressant puisqu’il est autant vecteur d’espoir que victime. C’est presque logiquement que sa rencontre avec Kimy est adoubée alors qu’elle poserait question hors de ce contexte précis.

Je pars toujours du principe qu’un livre doive susciter des émotions, bonnes ou mauvaises et surtout s’affranchir de toute indifférence pour être considéré comme bon. Partagée entre pitié, dégoût, soif de vengeance, mais aussi tendresse et compassion, les émotions qu’il génère sont intenses. La plume de Mattias Köping, déjà acérée, sans compromission,  poétique et noire vous embarque dans les tréfonds de l’âme humaine, dont on ne peut/veut sortir indemne. Son talent est confirmé dans « Le Manufacturier ».

Il est désormais un pilier de la littérature noire avec lequel il faudra compter.

LE MANUFACTURIER, Mattias Köping – Ring, sortie le 25 octobre 2018

2 réflexions sur “LES DEMONIAQUES, Mattias Köping – La Mécanique Générale, sortie le 19 avril 2018

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